17 septembre 2008
Unica
Lecture en cours : Irvine Welsh, Porno
L'oeuvre est parue au Livre de poche, dans la collection de Gérard Klein, avec un bandeau proclamant fièrement "Nouveau grand prix de la science-fiction française 2008" sous une couverture de Jackie Paternoster que ma bonne éducation protestante et bourgeoise m'interdit de qualifier autrement que de peu inspirée. Elle a reçu une critique plutôt positive de Bifrost. Puis elle s'est vue décerner le prix Rosny aîné 2008, devant des romans comme l'excellent Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez ou le très honorable La lune vous salue bien de Johan Heliot. Tout ça sous la signature d'une quasi-inconnue dans le monde de la SF, une certaine Élise Fontenaille dont on apprend qu'elle a publié six autres romans, dans des collections "blanches". Voila qui titille la curiosité. Et pour cinq euros, on ne va pas se priver.
On se retrouve donc devant quelques 150 pages écrites gros et avec beaucoup de vides (la faute à la multiplication de courts chapitres), avalés en moins de deux heures. C'est l'histoire de Herb, un flic travaillant au Canada pour une unité spécialisée dans la traque des pédophiles sur internet. Et voila qu'un jour, on découvre qu'un groupe de gamins, eux aussi hyper-doués en informatiques, grillent la politesse à la cyber-unité : ils pénètrent les réseaux de la police (hacker vaillant, rien d'impossible), ils repèrent les amateurs de chair fraîche, s'introduisent chez eux avant l'arrivée des petits hommes bleus et leur implantent une puce qui les punit par là où ils ont péché : visionner des images pédophiles leur détruit les yeux aussi sûrement que la découverte de l'arbre généalogique chez les rois de Thèbes.
Pour Herb commence la traque d'Unica, la chèfe de ce groupe de justiciers en culottes courtes. Mais elle va le conduire à fréquenter une bien troublante enfant...
Bon, tout ça se lit sans difficulté, mais laisse le lecteur que je suis plutôt dubitatif sur le rapport entre le roman qu'il vient d'avaler et les éloges nombreux que celui-ci a reçus. Parce que j'ai beau tourner le truc dans tous les sens, il n'y a pas grand chose de palpitant ou de neuf dans ce bouquin.
Le récit en lui-même ? Un polar mâtiné de quelques gimmicks technologiques (la puce à "feed-back" ; internet, qui commence à être un peu poussiéreux pour faire vraiment moderne ; le "dreamcatcher"). Un parallèle entre la vie du héros (sa grande soeur a disparu quand il était gosse) et son boulot (il traque les méchants pédophiles qui enlèvent les petits enfants) : que voila une recette foutrement originale, qui n'a jamais été utilisé auparavant dans les polars (romans ou films...) !
Le style ? Rien de percutant, purement utilitaire. Avec une mention spéciale pour les dialogues, plus creux et insipides qu'un débat d'idées au sein du Parti socialiste.
L'enquête ? Pas vraiment palpitante... Le flic est d'une intelligence discrète, et malgré son incapacité à mener ses investigations, les éléments lui tombent tout cuits dans le bec. Ajoutons à cela une distance parfois assez marquée entre l'auteure et la notion de cohérence du récit (voir en fin de post, pour ceux qui ont lu le roman).
Mais surtout, au-delà de ces défauts, le roman frappe par sa capacité à éviter de traiter des questions intéressantes : des enfants peuvent-ils légitimement punir des pédophiles ? Un type qui ne fait que fantasmer sur des relations sexuelles avec un gamin est-il un criminel ? La question est à peine posée en fin de roman, avec cet avocat qui s'exclame "on a tout de même le droit de rêver !", mais l'auteure se dépêche de passer à quelque chose de beaucoup moins compliqué. Avoir des désirs envers un adulte qui, par un tour de passe-passe biotechnologique, a gardé un corps d'enfant, est-ce de la pédophilie ?
Unica effleure chacune de ces questions, mais se garde bien de creuser un tant soit peu le sujet. Dommage. Et un peu court pour viser le Nobel que lui souhaite Gérard Klein dans sa préface.
J-F S.
P-S : un petit complément, qui dévoile la fin du roman (traduction pour les mal-comprenants : SPOILER ci-dessous, ne lisez pas cela si vous ne voulez pas connaître la fin d'Unica !)
J'ai été frappé, dans le dernier chapitre d'Unica, par la grosse incohérence qui apparaît, et qui m'amène à me demander si Élise Fontenaille s'est relue, à un moment ou un autre. Au début du bouquin, Herb nous raconte combien il a été malheureux dans sa jeunesse, parce que sa soeur avait disparu et que tout le monde pensait qu'elle avait été enlevée par un pédophile. On a même eu recours aux grands moyens pour la retrouver : "ça a fait un bruit du tonnerre, les associations de parents, de défense des enfants [...] le maire a joué au cow-boy, la police a mis le paquet." ; "Sa photo a paru dans les journaux et au dos des cartons de lait pendant des mois.". Des années après, le héros lui-même utilise les moyens de la cyber-brigade et un logiciel spécialisé du FBI pour retrouver une trace d'elle. Tout ça en vain.
Et dans le dernier chapitre, on apprend que la gentille soeurette s'est barrée de chez sa maman, à Vancouver, pour aller vivre avec son papa, en Alaska. Et qu'elle n'a jamais donné signe de vie à son frère, ni à la police, ni rien. Étonnant, non ?
11 décembre 2007
Uglies, de Scott Westerfeld
En cours : Sean McMullen, Les âmes dans la grande machine - 2 : Les stratèges
"En ce début d'été, le ciel avait une couleur de vomi de chat." C'est par cet élégant hommage à Neuromancien que débute Uglies, le roman de Scott Westerfeld paru en collection "jeunesse" (mais on nous précise bien qu'il s'agit de livres destinés à de jeunes adultes... Par opposition à de vieux adolescents, peut-être ?).
Dans le futur, la société a résolu le problème des conflits et autres guerres : tout le monde est gentil parce que tout le monde est beau. Littéralement. Ca peut paraître un peu idiot, présenté comme ça, mais Westerfeld avance des arguments très pertinents pour étayer cette hypothèse, et c'est l'un des intérêts de ce roman.
Bref, à l'âge de seize ans, les citoyens subissent une opération de chirurgie esthétique lourde qui les fait passer du statut de "Uglies" à celui de "Pretties". S'ouvrent alors pour eux une période de fêtes frivoles dans un monde utopique.
Mais voila : Tally Youngblood (la bien-nommée) découvre qu'il existe, en dehors de la ville, une communauté de rebelles, de vieux Uglies qui ont refusé jadis l'opération. Pour retrouver son amie, Tally entreprend un périeux voyage qui la mènera jusqu'au camp des marginaux, la Fumée.
Commençons par un petit côté agaçant du bouquin : son penchant écolo-bisounours. Le coeur du roman met en scène une opposition assez caricaturale entre le monde des Pretties, au glamour superficiel, froid et lisse, et celui de la Fumée, dont l'authenticité est garantie par un retour aux racines de notre bonne vieille Terre, celle qui ne ment pas, la Nature, la vraie, qu'on voudrait nous faire prendre pour le graal de l'écologie. Le passage d'un monde à l'autre se fait en suivant Tally, Candide high-tech débarquant au pays de la Vie au grand air, youkaïdi, youkaïda.
À travers son regard, d'abord horrifié, puis intrigué et enfin séduite, on apprend ainsi que les Gentils portent des vêtements qu'ils ont fait eux-même, mangent des lapins qu'ils élèvent plutôt que de se nourrir de soja, font des meubles avec des arbres morts qu'ils ont tués eux-mêmes, à la hache, et se lavent à l'eau froide dans le ruisseau qui descend de la montagne. Le comble du ridicule est atteint avec cette scène où Tally découvre que, dans le camp des rebelles Uglies, il faut travailler de ses mains (dont l'intelligence fut l'un des grands thèmes d'un ex-premier ministre poitevin) et que, même si ça donne des ampoules, ça engendre une saine fatigue qui offre un sommeil réparateur.
Bref, on est un peu surpris de trouver un tel mélange de pseudo-écologie ringarde et de glorification de la Valeur Travail pour les Uglies qui se lévent tôt chez le même Scott Westerfeld qui avait écrit l'IA et son double.
Si l'on passe sur ce défaut, il reste un roman très prenant, avec un personnage principal attachant, plutôt complexe et pas du tout manichéen. Tally est à la fois une héroïne courageuse mais qui doute souvent, une petite fille prise au piège par des événements qui la dépassent et une traîtresse qui souffre et cherche à se racheter. C'est aussi une gamine pleine de vie et douée pour les bêtises.
La question centrale du livre, cette beauté parfaite imposée à tout citoyen, est en même temps originale et plein de résonance avec notre monde où de brillants publicitaires voudraient inciter tout un chacun à ressembler à de joyeux cadres dynamiques et plein d'allant, mariés avec de ravissant top-models et se nourrissant dans des Mac-do dégoulinant de bonheur.
L'univers, même s'il est simpliste, est original et bien décrit et le roman de 400 pages est mené à un rythme soutenu, plein d'actions et de suspens, avec de superbes scènes de course-poursuite sur des sortes de surfs à anti-gravité (on sent d'ailleurs une fascination très communicative pour tout ce qui a trait au vol et à la chute libre dans ce roman).
Un petit coup de gueule de consommateur mécontent pour finir : bien que rien ne l'annonce dans le titre ou en quatrième de couverture, ce bouquin n'est pas un roman, mais bien un tiers de roman. L'histoire ne s'achève pas, plantant le lecteur en plein cliff-hanger. Contrairement à ce qu'affirme Pocket, il ne s'agit pas du premier tome d'une série, mais bien d'une première partie d'un roman qui sera publié en trois volumes, Uglies, Pretties et Specials. Quelle pudeur de la part de l'éditeur...
J-F S.
13 mars 2007
Axiomatique
Lecture en cours : Scott Westerfeld, l'IA et son double
Je l'ai terminé il y a quelques temps, mais une furieuse attaque de procrastination m'avait retenu avec ses petits bras musclés. Axiomatique, donc. Excellente initiative du Belial que cette anthologie en plusieurs volumes (quatre, crois-je savoir) des meilleures nouvelles de l'Australien le plus célèbre chez les amateurs de SF. Et initiative plus heureuse que celle, toujours signée Olivier-Belial-Girard, de publier dans Bifrost une autre nouvelle d'Egan qui traine sur le net (chez Quarante-deux) depuis des lustres. Les trois abonnés à la revue qui n'ont pas accès à internet remercient l'éditeur de cette brillante idée. Mais bon, c'était juste pour pousser un coup de gueule en passant.
Revenons-en à Axiomatique. Que ce cache-t-il sous cette couverture qui fait un peu trop space-opera pour avoir un quelconque rapport avec le contenu ? Dix-sept nouvelles de Greg Egan, certaines inédites, d'autres déjà publiées dans l'antique et introuvable (quoique, j'y suis bien arrivé, moi...) recueil publié par Sylvie Denis et Francis Valéry, Axiomatique (bin oui, c'est le même titre, mais chez DLM... pas toujours facile de trouver des titres à des anthologies).
Greg Egan, c'est un curieux mélange. Un scientifique sérieux, rationel, peu porté sur l'à-peu-près ou le n'importe-quoi, le genre à prendre son pied en lisant un bouquin d'algorithmique théorique. Mais aussi un écrivain totallement givré, prêt à aller jusqu'au bout de ses idées (superbe Assassin infini, un exercice de haute-voltige d'un Egan au meilleur de sa forme mais qu'il aurait peut-être été judicieux de ne pas placer en tête du recueil, pour éviter de rebuter les moins scientifiques des lecteurs), idées qu'il semble puiser dans une réserve quasi-infinie. Ses marottes, on les connaît : l'intrusion des théories informatiques les plus abstraites dans la vie de tous les jours (l'Enlèvement, simple mais efficace), les inovations biotechnologiques les moins ragoutantes transformées en gadgets consuméristes (les douves, même si la chute est éventée pour ceux qui ont lu l'énigme de l'univers)... Tout ça poussé jusqu'à l'extrême, sans aucun frein ni tabou (l'excellent En apprenant à être moi), mais toujours avec une rigueur de magistrat calviniste (Lumière des événements, ou comment traiter du voyage dans le temps sans provoquer un seul paradoxe). Et, ce qui lui évite de tomber dans le travers de la hard-science (travers qui peut se résumer, en gros, à "c'est bien foutu, mais qu'est-ce qu'on s'emmerde"), avec toujours le souci de mettre les personnages, l'être humain, au centre de son histoire et de sa morale. Parce que c'est moral, Egan. Pas "moral" au sens bonne-soeur qui rabache le catéchisme, ni moral au sens de quelques vieux philosophes nordiques pénibles à lire (ne nous laissons pas influencer par le Kant-dira-t-on...). Moral au sens où, si le point central de ses nouvelles est toujours une inovation technique ou scientifique, cette inovation est mise en scène dans la "vraie vie", et, de ce fait, oblige le lecteur à se positioner par rapport à elle : est-ce bien, est-ce mal, est-ce juste ? Et la réponse est souvent floue, ambigue, tant Egan, comme tout bon fan de SF post-Hiroshima, est à la fois fasciné et effrayé par les possibles que recèlent la science. Et comme souvent dans la bonne SF, la "morale", au sens large, n'est qu'une autre façon de désigner la politique (au sens large là aussi), à savoir une certaine vision de la société qui refuse la neutralité, qui ne reste pas indifférente à l'évolution du monde. Et l'on découvre dans ces pages qu'Egan fait souvent montre d'une certaine fibre "sociale" (j'ai failli écire "de gauche", mais c'est peut-être aller un peu loin). Moi qui pensais que tous les Australiens étaient d'infââââmes ultra-libéraux...
Ce qu'il y a aussi de très agréable chez Egan, comme chez de nombreux écrivains plus ou moins proches du Cyberpunk, c'est ce côté Geek. Dans le bon sens du terme, hein ! Pas un ado retardé habillé en noir, nourri aux cheeseburgers et dont la vie sexuelle se résume à se pougnetter en regardant de vieux épisodes de Candy en version originale. Plutôt dans le sens fasciné par l'esthétique et la poésie qu'on peut déceler dans les objets et idées les plus scientifiques. La meilleure preuve en est la nouvelle Vers les ténèbres, une évocation superbe et très physique d'une application des théories de Stephen Hawking sur les trous de vers qui, après avoir un peu foiré, serait devenu un véritable cauchemard.
Et puis, parmi les diverses qualités de ce recueil, il en est une surprenante : on découvre (enfin, pour moi, c'était une découverte) que Greg Egan peut parfois se laisser aller à faire de l'humour. Un austère qui se marre, en quelque sorte. Ce n'est peut-être pas le genre dans lequel il excelle, mais Eugène ou La morale et le virologue ont un certain sens de la dérision et de l'ironie qui est loin d'être déplaisant.
Bien sûr, certains trouvent que ça fait chic de gausser les talents littéraires d'Egan, de chipoter sur la psychologie des personnages ou le style de son écriture. OK, Egan, ce n'est pas Flaubert. Mais bon, vous en connaissez beaucoup, des écrivains de SF qui ont un véritable style ? Je ne dis pas qu'il n'y en a pas, mais il y en a peu (je pourrais balancer des noms, si je voulais). Tant dans l'écriture que dans la construction de ses histoires, Egan est, pour le moins, lisible, voire souvent dans une très bonne moyenne. En tout cas rien qui ne justifie qu'on passe à côté d'un des esprits les plus brillants, les plus audacieux et les plus inventifs de la SF actuelle. Rien que ça, ma bonne dame !
J-F S.
22 janvier 2007
À sec
Lecture en cours : Greg Egan, Axiomatique
Edit : Jean-Marc Ligny a eu la gentillesse de publier mon billet sur son site web, parmis d'autres commentaires sur Aqua tm.
Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Jean-Marc Ligny, Aqua tm (l'Atalante). Putain de roman, si je puis me permettre... Impressionnant, et pas que par sa taille (700 et quelques pages sous une jolie couverture de Manchu).
Le sujet relève d'une anticipation tellement proche de nous qu'on se demande presque pour combien de temps encore ce roman relèvera de la science-fiction (quoique, Sarkozy et Royal ayant signé le pacte écologique de Nicolas Hulot, on peut penser que tout danger de catastrophe écologique est maintenant écarté... Non ? Ah bon...). Dans un futur peu éloigné, au milieu d'un Burkina-Faso ravagé par la sécheresse, on découvre une nappe phréatique gigantesque profondément enterrée. Dès lors, dans ce monde pré-apocalytpique, ravagé par les pollutions, le terrorisme, le dérèglement climatique et, plus généralement, par tout ce que la connerie humaine a produit de mieux ces dernières décennies, c'est la ruée vers l'eau. À ma gauche, les gentils (les gentils sont toujours à gauche, faut pas s'étonner...) : la présidente du Burkina-Faso, les représentants d'une ONG européenne, etc. ; à ma droite, les méchants : le PDG sans scrupules d'une multinationale qui a fait de l'écologie un business (JM Ligny a très bien analysé cette escroquerie monumentale qui permet aux Vivendi, Bouygues et autres pollueurs-arnaqueurs de se faire des génitoires en or massif : primo, je m'enrichis en dégueulassant sans vergogne les ressources naturelles, secundo, je m'en remets plein les poches en facturant aux gogos et à leurs élus imbéciles le nettoyage). Encore plus à droite que les méchants, une bande de curetons fanatiques, genre télévangélistes américains nostalgiques du Ku Klux Klan.
Dire que ce roman n'est ni très gai, ni franchement drôle est une litote. On y crève par milliers lors d'ouragans titanesques, ceux que les épidémies ont épargnés sont achevés par la famine et la soif, et les plus veinards se font étriper par des hordes de zonards retournés à l'état sauvage ou massacrer par les milices privées des plus riches. Mais la construction du roman, les personnages bien typés (on craint parfois la caricature, mais JM Ligny apporte toujours une petite touche de subtilité qui fait que même le plus stéréotypé des protagonistes garde une part d'ambiguïté qui le rend crédible), l'action bien menée et le découpage en de nombreux chapitres très courts qui apportent une multitude de points de vue sur ce monde en perdition font que la lecture d'Aqua tm reste un plaisir, comme un bon roman d'aventure. La réflexion et l'intelligence en plus.
Lorsque j'ai acheté ce roman, à l'excellente librairie BD-Ciné à Toulouse, Cathy Martin a applaudi mon choix, me disant tout le bien qu'elle pensait de ce roman, et particulièrement des quelques éléments fantastiques qui s'y trouvaient. Là, j'ai eu une petite hésitation. Comment ? Ce n'était pas un bon roman d'anticip', de la SF bien rationnelle, bien sérieuse ? On y trouvait des délires fantastiques, des éléments mythologiques, de la magie ? Et pourquoi pas des elfes et des dragons, tant qu'on y était ?
Et, effectivement, il y a quelques éléments fantastiques dans Aqua tm. En fait, ils sont liés à la magie du "Bangré", ce qu'un inculte dans mon genre aurait appelé de la "sorcellerie africaine" (il faut dire que le seul bouquin que j'ai lu sur l'Afrique, c'est Kyriniaga, ce qui donne une étendue de mon ignorance crasse sur le sujet). Et, malgré mes appréhension, ça passe très bien. On peut parfois avoir l'impression que cet élément "magique" sert de Deus ex Machina (pour la délivrance de Moussa et lors de l'enlèvement de Fuller). Mais, à la réflexion, on comprend que Ligny avait cent autres moyens pour gérer ces parties-là de l'intrigue, et qu'il ne s'agit donc pas d'une solution de facilité, mais bien d'un élément essentiel du roman. Si l'on veut raconter la faillite du modèle occidental, de son cartésianisme, de son matérialisme, il est intéressant de lui opposer des formes de pensées plus ouvertes sur l'irrationnel.
En fait, le seul point qui m'ait un peu gêné, dans Aqua tm, ce n'est pas l'irruption du fantastique, mais c'est l'existence (tout aussi farfelue et irréaliste, de mon point de vue) de militaires sympathiques, au premier rang desquels Abou. Certains élans patriotiques, certaines scènes de combat, où tous les héros (sauf, parfois, Laurie) considèrent qu'on peut tuer l'adversaire sans aucun état d'âme, tout simplement parce que c'est l'adversaire, surprennent un peu chez Ligny. Mais, après tout, cela fait partie de l'ambiguïté de tous ces personnages dont je parlais plus haut.
Je terminerai sur une scène qui m'a particulièrement marqué. C'est dans le chapitre "Indigence", au deux-tiers du roman environ. En quelques lignes, JM Ligny met en scène toute la question de l'aide humanitaire et des rapports nord/sud avec une acuité douloureuse : comment offrir sans humilier ? comment recevoir de plus pauvre que soit ? Rien que pour ces quelques pages (mais aussi pour toutes celles qui les entourent), ce roman mérité d'être lu.
J-F S.
13 mars 2006
V pour "Vivement le 17 mars" ?
Lecture en cours : Terry Pratchett, Masquarade.
Je viens de tomber sur un intéressant article du Time à propos de la future sortie de V for Vendetta,
l'adaptation wachowskienne de l'excellente BD d'Allan Moore. Sans
préjuger de la qualité du film (j'ai déjà dit tantôt les craintes que
m'inspirait la présence, au scénario, des Laurel et Hardy du mythe de
la caverne en imperméable de cuir), l'article souligne un aspect
intéressant : comment va être accueilli, dans notre monde post-11
septembre "signalez-nous tout colis suspect" war against the Evil, le personnage "pré 11-septembre" de terroriste pour la bonne cause imaginé par Moore ?
Je
cite le début de l'article du Time (traduction approximative par mes
soins) : << Est-il possible, pour un grand studio hollywoodien,
de sortir une production de 50 millions de dollars dont le héro est un
terroriste ? Un terroriste que l'on montre portant la ceinture
d'explosifs des auteurs d'attentats-suicides, et qui proclame haut et
fort [...] que "faire exploser un bâtiment peut changer le monde" ?
>>.
Voila qui sera sans doute un peu plus intéressant que le
tartignolesque débat sur la main de Marie-Madeleine dans la culotte du
zouave de Nazareth qu'on nous annonce pour la sortie du Da Vinci Code.
J-F S.
15 décembre 2005
La révolte des Rats
Lecture en cours : Zodiac de Neal Stephenson
En allant signer cette pétition appelant à l'amnistie des "révoltés de novembre", j'ai vu que François Muratet figurait parmi les signataires. L'occasion de repenser à son roman d'anticipation, La révolte des rats, qui brosse à grands traits (parfois assez naïfs) un futur proche où le pouvoir tombe au main d'un parti fasciste-soft avec le soutient de grands groupes des médias... Une lecture intéressante à une époque où le gouvernement peut décrêter trois mois d'état d'urgence sans que personne, ou presque, ne bronche.
J-F S.
02 novembre 2005
Le goût de l'immortalité
Je viens d'achever Le goût de l'immortalité de Catherine Dufour. À
la seconde lecture (j'avais eu la chance de pouvoir lire le manuscrit
il y a quelques mois), c'est toujours aussi grand. Certe, Catherine est
une amie, et j'ai donc tendance à considérer d'un oeil favorable tout
ce qu'elle fait. Mais pour ce dernier roman, je crois être objectif en
écrivant qu'il y a là quelque chose de sublime. Un Événement dans le
monde de la science-fiction.
Je
ne dirais pas grand chose de l'histoire, il vaut mieux aller voir sur
le site de l'auteure (et éviter Noosfere, dont la critique publiée
récemment fait un gros spoiler regrettable, à mon avis...). Outre
l'univers, ce qui me frappe le plus, c'est le minutieux travail
d'écriture, le style d'une grande beauté, aussi présent, aussi
important que dans la horde du contrevent de Damasio.
Le résultat
produit une sensation étrange. Le rythme semble lent, apaisé, le verbe
est toujours à la limite du sophistiqué mais sans jamais être pédant.
Il est très travaillé, et pourtant, à la lecture, on a l'impression que
c'est naturel, fluide. Et sous cette apparence polie, douce, l'auteure
dit les pires choses, décrit un monde terrible, trace un portrait des
plus pessimistes de l'humanité (pessimisme que l'on voyait déjà dans
son précédent roman, Merlin l'ange chanteur). Chaque mot semble être à
sa place, et en même temps de subtiles distorsions viennent provoquer
un malaise qui accompagne toute la lecture. Ce décalage constant entre
la forme stylisée et le fond d'une noirceur terrible est assumé dès le
début du roman : "La réalité se laisse un peu moins mal regarder, mais
elle est pire."
Dans un précédent message, je me moquais de l'emploi à des fins marketing de la phrase de Nietzsche : "ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort". Le goût de l'immortalité répond de façon magistrale à cet aphorisme : "La souffrance n'élève pas, elle abaisse. Elle ne rend pas intelligent, elle abrutit ; elle ne rend pas plus fort, elle fêle [...] elle ne mûrit pas l'esprit, elle le blettit."
J-F S.