02 novembre 2008
Au fait, c'est quoi la SF ?
Lecture en cours : Xavier Mauméjean, Liliputia
On va croire que je fais une fixation contre Unica, mais en fait, non... Je reviens juste sur ce roman, à mon avis qui ne mériterait qu'un oubli pudique, parce que la préface qui l'accompagne m'a titillé. Dans ces quelques pages d'introduction, Gérard Klein se demande si le roman qui suit ressort, ou non, de la SF (la même question est, plus ou moins posée, par Olivier Girard dans le Bifrost n° 51, sans qu'il n'y réponde vraiment...). Vaste question, source de débats enflammés et autres polémiques stériles (et encore, on ne parle ici que du problème SF ou non-SF, sans s'embringuer dans des distinguos comme SF ou fantasy ? Anticipation ou Space-opera ?...), mais question qui reste intéressante.
Tiens, d'ailleurs, à l'instant où je mets tout ça en ligne (le reste de ce post a été écrit il y a quelques semaines... oui, je suis une grosse faignasse), je vois que la même question fait débat concernant le recueil de nouvelle de Catherine Dufour, l'accroissement mathématique du plaisir, et sa critique dans le dernier Bifrost...
Le préfacier brosse tout d'abord un rapide panorama des illustres prédécesseurs qui ont longtemps été confrontés à cette épineuse question, comme Merle, Werber, Houellebecq, Volodine, jusqu'à la récente nobelisée Lessing. Plus intéressant encore, il débat des différentes "stratégies" et "tactiques" qui peuvent mener tel ou tel auteur à faire le choix du "coming-out" ou, au contraire, du silence, voire à changer d'opinion en cours de carrière.
Mais la préface s'arrête là où elle aurait pu vraiment être intéressante. Elle ne répond pas à la question initiale : Unica, est-ce de la SF, ou bien n'en est-ce pas (et dans ce deuxième cas, ce roman ne serait qu'un roman policier ripoliné d'un vernis d'anticipation à l'aide de quelques gadgets plus ou moins futuristes) ?
Bien sûr, on pourrait se contenter d'utiliser le critère tautologique proposé par Norman Spinrad : est de la SF tout ce qui est publié sous cette étiquette. Et dans ce cadre-là, on est servi avec Unica : le mot "science-fiction" apparaît deux fois sur la couverture, et encore deux fois sur la quatrième de couverture. Pour les plus obtus et les sceptiques contrariants, l'illustration elle-même est mise à contribution : un petit "(c) 2020 Cyber" nous confirme qu'on est bien dans de l'anticipation.
Mais la méthode Coué n'est pas la seule façon de définir la SF. On peut aussi jouer à un petit jeu, qui consiste à dépouiller le roman de tous ses éléments "science-fictifs" (théories scientifiques non prouvées, événements futurs -ou passé, dans le cas d'une uchronie-, technologie différente de celle du monde réel...) et voir s'il fonctionne encore, bref si la même histoire aurait pu être racontée ici et maintenant, plutôt qu'ailleurs et demain (j'ai d'ailleurs l'impression d'avoir entendu ou lu Klein lui-même énoncé un tel critère de science-fictionité, mais impossible de retrouver une citation de ce genre ; aurais-je rêvé ?).
Avec ce genre de critère, on peut aisément classer Des fleurs pour Algernon dans de la SF, alors que ce roman est maintenant publié dans des collections de littérature blanche. Sans l'invention médicale qui permet de "guérir" le débile mental au centre du roman, il n'y a plus d'histoire. Idem pour Les particules alimentaires, évoqué par Klein dans sa préface. Sans le chapitre de fin nous expliquant la future mutation de l'humanité en des êtres asexués, le style étrangement distancié dans lequel est écrit l'ensemble du roman, et qui fait son principal intérêt, perd sa justification.
Concernant Unica, que faut-il lui enlever pour que ça ne soit plus un roman de SF ? Pas grand chose. On est dans une époque mal définie qui ressemble fortement à la notre. La technologie est peu ou prou la même que celle que nous connaissons. Deux éléments dénotent, encore sont-ils qualifiés d'expérimentaux par le narrateur : le Dreamcatcher, et la puce "à effet feed-back, implantée à la surface du cortex".
Si l'on remplace le premier par le petit carnet que nombre de patients en psychanalyse utilisent pour noter leurs rêves, ça fonctionne encore (mais la "pièce à conviction" utilisée à la fin du roman contre le narrateur ? vont me rétorquer quelques esprits chafouins et pinailleurs... Qu'on la remplace par une photo, plus ou moins retouchée, de Herb dormant avec Unica, et le tour est joué !).
Quant à la "puce empathique", elle ne sert strictement à rien dans le déroulement de l'intrigue. C'est simplement la technique qu'utilise Unica pour punir les pédophiles. N'importe quel autre châtiment corporel aurait pu être utilisé : crever les yeux, couper les glaouis ou tout autre plaisanterie de votre choix (moi, je suis végétarien, je ne sais même pas découper un poulet, alors ne comptez pas sur moi pour imaginer des trucs de ce genre).
Comme on le voit, privé de ses gadgets pseudo-futuristes, Unica continue de fonctionner. Une simple enquête policière avec un peu de psychologie (comme dans l'expression "psychologie magazine") dedans. Le mystère reste donc entier : qu'est-ce que ce roman fabrique dans une collection de science-fiction ?
J-F S.
* Signalons qu'un grand nombre des préfaces écrites par Gérard Klein sont disponibles sur le site de Quarante-Deux. À lire absolument !
22 septembre 2008
Janua Vera - 1
Lecture en cours : Robert E. Howard, Solomon Kane
J'ai craqué... J'ai acheté un roman de fantasy. Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Bon, d'abord, j'ai choisi ce bouquin sur la foi du nom de l'auteur : Jean-Philippe Jaworski, c'est quand même le type qui a pondu le jeu de rôles Te Deum pour un massacre, ce qui n'est pas rien. Ensuite, j'ai suivi les conseils de mon libraire, alors que je devrais me méfier (ce garçon a parfois des goûts bizarres...)
Et me voila donc devant les quelques 300 pages estampillées "Moutons électriques éditeur" et emballées par une couverture d'Howard Pyle, plutôt réussie et tout à fait en accord avec le contenu.
Le contenu donc. Première découverte, ce n'est pas un roman, mais un recueil de nouvelles. Plus exactement un fix-up, puisque tous ces textes, s'ils peuvent se lire indépendamment, sont reliés entre eux par l'appartenance à un univers commun, le "vieux royaume" (mais où vont-ils chercher des noms comme ça, par les tripes d'Arioch ?), une chronologie et des événements historiques qui reviennent de loin en loin comme toile de fond, et même certains personnages principaux d'une nouvelle qui viennent faire une petite apparition de guest-star dans une autre (le chevalier d'AEdan* qui fait un court passage dans Une offrande très précieuse...).
Le monde lui-même est fort proche du notre, vers la fin du Moyen-Âge : une république vénitienne rebaptisée Ciudalia, quelques baronnies féodales, un assemblage de clans plus ou moins celtes que les royaumes voisins considèrent comme des barbares, des guildes, des scribes... Ce qui est plaisant, dans ce monde, c'est son réalisme (en particulier celui des combats : c'est brutal, sans beauté aucune, et on y meurt davantage de septicémie que d'étêtement ; pour tout dire, les scènes de violence rappellent l'excellent Livre de Cendres de Mary Gentle), et le recours des plus limités à la magie ou au bestiaire fantastique, qui, en général, encombre la fantasy et sert de Deus ex machina à des auteurs paresseux. Ici, à l'exception de l'amusant et peu mémorable Jour de guigne, tout fonctionne presque sans sortilège, monstres ou événements surnaturels, et les quelques incursions faites dans le domaine de l'irrationnel ne sont jamais assénées au lecteur. Il reste toujours libre de penser qu'elles ne sont non pas des faits réels, mais le fantasme des imaginations superstitieuses des personnages de l'histoire. Le farfadet vaguement elfique que Suzelle rencontre ? Une version médiévale du bovarysme. La vieille sorcière dotée de pouvoirs que rencontre Cecht ? Superstitions inventées par un barbare frustre terrorisé par la nuit au fond d'un bois...
Chacune des nouvelles se lit bien (avec une mention spéciale pour d'eux d'entre elles,, mais dès la première, Janua Vera, j'ai été agacé par une caractéristique qui m'a fait comprendre pourquoi, en règle générale, je n'aime pas la fantasy et j'aime la SF : tout bien fichus qu'ils sont (intrigue, univers, construction du récit, personnages attachants, rythme, etc.), ces textes ne recèlent pas d'idées. Janua Vera ? Une énième variation sur l'histoire du vizir qui, ayant croisé la Mort à Bagdad, croit la fuir en partant à Samarcande. Mauvaise donne ? Un scénario ultra-classique de jeu de rôles, du genre que je n'osais plus proposer à mes joueurs de peur de m'attirer une réponse comme : "Un assassinat sans histoire à réaliser pour notre commanditaire ? Ouais, on va le faire, mais on se doute bien que ce n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, et on sait pertinemment qu'une fois que l'attentat aura foiré, on découvrira que c'était un piège et qu'on a été sacrifiés pour de plus hautes considérations politiques." Ad lib.
Chaque nouvelle est un récit, bien mené, plaisant, mais après ? Après, rien. Pas de question, pas d'idée, pas de réflexion. Juste une bonne histoire.
Plus encore, chaque texte dévoile une petite part d'un univers dans lequel on se sent bien, parce qu'il est sans surprise, semblable à un passé fantasmé qu'on a tous dans notre tête. C'est confortable, on se sent chez soi, à la maison, il n'y a rien qui dépasse, les rues de la pseudo-Venise s'appellent "via" et non pas Strasse, les barbares sont bien hirsutes comme il le faut... La devise d'un bon univers de fantasy, ça pourrait être ça : "surtout, pas d'imprévu, que le stéréotype soit notre seule règle."
Ce n'est pas une critique envers Jaworski, il remplit avec brio le contrat passé entre un écrivain et un lecteur de fantasy. Cependant, moi, je ne suis pas un lecteur de fantasy : je n'aime pas me sentir aussi con à la dernière page d'un bouquin que je l'étais à la première.
On ne peut pas parler de Janua Vera sans mentionner le style dans lequel est écrit le livre. La langue y est soignée, soutenue, "raffinée" nous dit Laurent Kloetzer en quatrième de couverture. C'est extrêmement bien écrit, avec un vocabulaire riche, des tournures et des constructions recherchées, bref, ça chie à l'oreille, pour parler poliment. La phrase qui ouvre la nouvelle Janua Vera et, du même coup, le livre, mérite à elle seule une mention : "Le voici brutalement dressé, haletant, les yeux écarquillés sur la pénombres des appartements royaux." Un début comme ça, ça vous donne envie de continuer à lire. Le reste est à l'avenant.
Des esprits chagrins (et j'en suis) pourront reprocher à Jaworski de parfois en faire trop. Son style brillant, complexe, audacieux, riche, fait parfois penser à une pâtisserie de mariage américain, où le cuisinier s'est cru obligé de remettre une couche de chantilly par dessus le troisième étage de meringue et de pâte d'amande rose, avant de compléter par une giclée de coulis de framboise. Les citations placées en exergue de chaque nouvelles contribuent à donner cette impression de "Z'avez vu comment je fais péter la culture ?" : Perse, Hugo, Eluard, Borges (en V.O., s'il vous plaît), Rutebeuf... On voit que Môssieur lit autre chose que le catalogue de l'outilleur auvergnat. Mais bon, aussi, on est aux Moutons électriques, l'éditeur qui ne fait pas dans le simple, l'humble ou le vulgaire.
À cette réserve près, il faut quand même saluer l'excellente qualité de la langue ; elle est pour une grande part responsable du plaisir qu'on a à lire ces nouvelles.
Je voulais continuer cette critique en disant tout le bien que je pensais de deux des textes du livre, Conte de Suzelle et, surtout, l'excellent Le confident, mais ça commence à être un peu long, alors ce sera pour une autre fois...
J-F S.
* : Ha, mortecouille ! voila le genre de maniérisme qui m'agace, chez les auteurs de fantasy : trouver des noms propres imprononçables ou difficiles à écrire avec un jeu de caractères standard, comme si ça pouvait passer pour de l'imagination. Voila qui me rappelle mes premières parties de Donjons & Dragons, où les joueurs se croyaient les rois du pétrole dès qu'ils avaient pondu un nom de personnage tellement imprononçable qu'il aurait pu rapporter plus de 75 points au Scrabble...
17 septembre 2008
Unica
Lecture en cours : Irvine Welsh, Porno
L'oeuvre est parue au Livre de poche, dans la collection de Gérard Klein, avec un bandeau proclamant fièrement "Nouveau grand prix de la science-fiction française 2008" sous une couverture de Jackie Paternoster que ma bonne éducation protestante et bourgeoise m'interdit de qualifier autrement que de peu inspirée. Elle a reçu une critique plutôt positive de Bifrost. Puis elle s'est vue décerner le prix Rosny aîné 2008, devant des romans comme l'excellent Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez ou le très honorable La lune vous salue bien de Johan Heliot. Tout ça sous la signature d'une quasi-inconnue dans le monde de la SF, une certaine Élise Fontenaille dont on apprend qu'elle a publié six autres romans, dans des collections "blanches". Voila qui titille la curiosité. Et pour cinq euros, on ne va pas se priver.
On se retrouve donc devant quelques 150 pages écrites gros et avec beaucoup de vides (la faute à la multiplication de courts chapitres), avalés en moins de deux heures. C'est l'histoire de Herb, un flic travaillant au Canada pour une unité spécialisée dans la traque des pédophiles sur internet. Et voila qu'un jour, on découvre qu'un groupe de gamins, eux aussi hyper-doués en informatiques, grillent la politesse à la cyber-unité : ils pénètrent les réseaux de la police (hacker vaillant, rien d'impossible), ils repèrent les amateurs de chair fraîche, s'introduisent chez eux avant l'arrivée des petits hommes bleus et leur implantent une puce qui les punit par là où ils ont péché : visionner des images pédophiles leur détruit les yeux aussi sûrement que la découverte de l'arbre généalogique chez les rois de Thèbes.
Pour Herb commence la traque d'Unica, la chèfe de ce groupe de justiciers en culottes courtes. Mais elle va le conduire à fréquenter une bien troublante enfant...
Bon, tout ça se lit sans difficulté, mais laisse le lecteur que je suis plutôt dubitatif sur le rapport entre le roman qu'il vient d'avaler et les éloges nombreux que celui-ci a reçus. Parce que j'ai beau tourner le truc dans tous les sens, il n'y a pas grand chose de palpitant ou de neuf dans ce bouquin.
Le récit en lui-même ? Un polar mâtiné de quelques gimmicks technologiques (la puce à "feed-back" ; internet, qui commence à être un peu poussiéreux pour faire vraiment moderne ; le "dreamcatcher"). Un parallèle entre la vie du héros (sa grande soeur a disparu quand il était gosse) et son boulot (il traque les méchants pédophiles qui enlèvent les petits enfants) : que voila une recette foutrement originale, qui n'a jamais été utilisé auparavant dans les polars (romans ou films...) !
Le style ? Rien de percutant, purement utilitaire. Avec une mention spéciale pour les dialogues, plus creux et insipides qu'un débat d'idées au sein du Parti socialiste.
L'enquête ? Pas vraiment palpitante... Le flic est d'une intelligence discrète, et malgré son incapacité à mener ses investigations, les éléments lui tombent tout cuits dans le bec. Ajoutons à cela une distance parfois assez marquée entre l'auteure et la notion de cohérence du récit (voir en fin de post, pour ceux qui ont lu le roman).
Mais surtout, au-delà de ces défauts, le roman frappe par sa capacité à éviter de traiter des questions intéressantes : des enfants peuvent-ils légitimement punir des pédophiles ? Un type qui ne fait que fantasmer sur des relations sexuelles avec un gamin est-il un criminel ? La question est à peine posée en fin de roman, avec cet avocat qui s'exclame "on a tout de même le droit de rêver !", mais l'auteure se dépêche de passer à quelque chose de beaucoup moins compliqué. Avoir des désirs envers un adulte qui, par un tour de passe-passe biotechnologique, a gardé un corps d'enfant, est-ce de la pédophilie ?
Unica effleure chacune de ces questions, mais se garde bien de creuser un tant soit peu le sujet. Dommage. Et un peu court pour viser le Nobel que lui souhaite Gérard Klein dans sa préface.
J-F S.
P-S : un petit complément, qui dévoile la fin du roman (traduction pour les mal-comprenants : SPOILER ci-dessous, ne lisez pas cela si vous ne voulez pas connaître la fin d'Unica !)
J'ai été frappé, dans le dernier chapitre d'Unica, par la grosse incohérence qui apparaît, et qui m'amène à me demander si Élise Fontenaille s'est relue, à un moment ou un autre. Au début du bouquin, Herb nous raconte combien il a été malheureux dans sa jeunesse, parce que sa soeur avait disparu et que tout le monde pensait qu'elle avait été enlevée par un pédophile. On a même eu recours aux grands moyens pour la retrouver : "ça a fait un bruit du tonnerre, les associations de parents, de défense des enfants [...] le maire a joué au cow-boy, la police a mis le paquet." ; "Sa photo a paru dans les journaux et au dos des cartons de lait pendant des mois.". Des années après, le héros lui-même utilise les moyens de la cyber-brigade et un logiciel spécialisé du FBI pour retrouver une trace d'elle. Tout ça en vain.
Et dans le dernier chapitre, on apprend que la gentille soeurette s'est barrée de chez sa maman, à Vancouver, pour aller vivre avec son papa, en Alaska. Et qu'elle n'a jamais donné signe de vie à son frère, ni à la police, ni rien. Étonnant, non ?
07 avril 2008
Lunar Park
Lecture en cours : Mary Gentle, l'énigme du cadran solaire
"C'est parce que les explications sont ennuyeuses", a murmuré l'écrivain alors que je roulais dans un canyon.
Depuis que j'ai lu, totalement fasciné, American Psycho, je suis devenu un inconditionnel de Bret Easton Ellis. J'aime son style, alternance de longs monologues hallucinés avec des conversations anodines qui dérapent brusquement dans le surréaliste. J'aime ses descriptions de lieux et de personnages, longues énumérations de marques qui dessinent en creux des êtres vides et interchangeables. J'aime ses jeux complexes et légèrement tordus sur les rapports entre auteur, narrateur, narration et lecteur. J'aime sa façon subtile de faire glisser l'histoire hors de la normalité, par petites touches, par accumulation de détails. On commence par lire les pages people d'un magasine chic, et, sans s'en rendre compte, on se retrouve dans un univers à la David Lynch.
Mais en commençant Ellis par American Psycho, on s'expose à trouver fade le reste de sa production. Moins que zéro (son premier roman) et Zombies (nouvelles) sont impressionnants par la froideur du style qui fait écho au vide désespéré du narrateur, mais il n'y a jamais de décollage, le récit reste du début à la fin au même niveau de non-intensité. Les lois de l'attraction, seul (?) roman de Ellis à entremêler l'histoire de plusieurs personnages, donne lui aussi une certaine impression de tourner en rond. À propos de ce roman, si je déconseille l'adaptation au cinéma qu'en a fait Roger Avary (preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de la qualité littéraire des textes d'Ellis, puisque un véritable roman est inadaptable, il faut toutefois voir les dix premières minutes du film - en gros jusqu'au premier rewind - qui constituent un moment d'anthologie et le seul passage ou Avary arrive à se rapprocher du style d'Ellis).
Glamorama, certainement le plus drôle des romans de Ellis (bien que, d'une certaine manière, on puisse aussi considérer American Psycho comme un roman humoristique... Si, si, essayez !), est excellent, sorte de pendant strass et paillettes au sombre American Psycho, avec un glissement vers la parodie de thriller, mais il souffre de beaucoup de longueurs qui en rendent la lecture parfois un peu pénible.
Lunar Park est sans doute le premier roman qui semble pouvoir rivaliser avec American Psycho. Bien sûr, il ne joue pas sur le même terrain : ici, pas d'outrances dans le sexe et le gore, pas de violence décrite avec une précision froide et aseptisée. Mais Lunar Park réunit toutes les qualités de Bret Easton Ellis. C'est tout d'abord un exercice hautement périlleux de vraie-fausse autobiographie. Comme dans ses premiers textes, Ellis se met lui-même en scène, mais avec davantage de véracité ici : il commente ses oeuvres antérieures, il raconte sa vie de star rock'n roll de la littérature (le long passage du début, où il décrit la tournée de promotion de Glamorama, mérite d'être lu à voix haute dans le métro aux heures de pointes). Puis entre en scène un "écrivain" qui, parfois, prend la plume à la place du narrateur, modifie et embellit la "réalité". Non content de raconter "sa" vie, Ellis construit un dialogue entre Ellis-l'homme qui vit sa vie et Ellis-l'écrivain qui la transforme en roman. Par dessus cette mise en abyme revient l'impression d'étrangeté et d'irréalité qui prévalait déjà à la fin d'American Psycho : si tout est raconté par un narrateur psychologiquement dérangé et sous l'emprise de divers stupéfiants, qu'est-ce qui est vrai, et qu'est-ce qui relève du fantasme ou de l'hallucination ?
Lunar Park est aussi une critique de la bourgeoisie aisée américaine. Ellis s'est rangé, finies les fêtes cocaïnées de la jet-set, finie la vie speedée des héros de Wall Street, il est maintenant un père de famille qui doit élever sa progéniture avec responsabilité. L'occasion de démolir une Amérique éprise de valeurs et de sécurité, de jus de fruits vitaminés, de diet soda et de bien-être psychologique. La vie des deux enfants, constamment shootés à la Ritaline et coachés-protégés entre leurs nounous et leur école privée, est l'un des grands moments du roman, un pendant trash-dépressif de Weeds.
Et puis, par petites touches, le roman des nouveaux zombies, quadragénaires et respectables, glisse vers le fantastique, ou le thriller, ou les deux. On ne saura jamais, puisqu'on ne saura jamais que croire d'un récit fait en direct par un homme dérangé, obsédé par la figure du père (le sien, qu'il détestait et qu'il a laissé mourir seul, et celui qu'il n'arrive pas à être pour son fils, qui le déteste à son tour), et retouché par un écrivain qui se manifeste comme une "voix dans la tête" du narrateur schizophrène. Mais quoiqu'il en soit, certains passages sont de grandes réussites dans le genre fantastique, avec une fin digne de l'Exorciste.
Bref, Lunar Park est la meilleure suite possible à American Psycho.
J-F S.
11 janvier 2008
Les âmes dans la grande machine
En cours : Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant.
Je viens de terminer le second tome des âmes dans la grande machine, de l'Australien Sean McMullen, et le moins que je puisse dire est que mon impression est mitigée...
Ce roman en deux tomes (Le calculeur, suivi des Stratèges), paru d'abord chez Laffont, est ressorti au livre de poche.
L'histoire se situe au quarantième siècle, une quinzaine de siècles après un cataclysme connu sous le nom de Grand Hiver (Les âmes dans la grande machine font d'ailleurs partie d'un cycle plus vaste,Greatwinter, dont seul le premier volet est traduit en français. Quid de The Miocene Arrow et Eyes of the Calculor ?). On apprend assez rapidement que, peu après le XXe siècle, un système à base de miroirs en orbite a été conçu afin de protéger la terre du réchauffement causé par l'effet de serre. Bien entendu, le truc a foiré, plongeant la Terre entière dans le chaos.
La civilisation a progressivement repris le dessus, et lorsque l'histoire débute, ce qui fut jadis l'Australie est devenu un ensemble de petits royaumes plus ou moins en guerre disposant d'un niveau de connaissance semblable à celui des débuts de l'ère industrielle. Toute une série d'interdits religieux empêchant le développement de l'électricité ou des moteurs thermiques, la société utilise des technologies à base d'éoliennes, de signaux optiques et autres engrenages sophistiqués,sans oublier les fusils à silex. Ce sont ces interdits et ses lacunes qui font toute la richesse de l'univers : McMullen a un réel talent pour créer des objets technologiques délirants, exotiques et en même temps crédibles.
Le roman tourne autour des conséquences de la construction du Grand Calculeur : un ordinateur gigantesque dont les composants sont des esclaves munis de bouliers. Dans un grand délire du fordisme appliqué aux machines de Turing, McMullen (qui a une solide formation tant en histoire qu'en informatique) crée un appareil monstrueux, projet pharaonique d'une despote qui se révélera particulièrement éclairée puisque l'objectif de cette énorme machine de Babage revisitée par Kafka n'est rien de moins que d'empêcher le retour du Grand Hiver en prenant le contrôle des satellites qui entourent la Terre et veillent à ce que l'humanité ne replonge pas dans un nouveau cauchemar scientiste.
Ajoutons à cela un mystérieux Appel, sorte de chant des sirènes qui balaie périodiquement le pays et vient ruiner les stratégies guerrières classiques, un grand conflit entre la Bibliothécaire en chef (la despote sus-citée) et des tribus barbares, pleine de rebondissements, de trahisons, d'actes de bravoure, de course à la technologie et de lutte féroce entre cryptographes et l'on se dit qu'on a là un roman brillant, huit cent pages d'aventure, d'inventions brillantes et d'idées originales.
Mais voila : entre ces pics qui frôlent le génie, Les âmes dans la grande machine est bourré de défauts qui en rendent la lecture parfois désagréable. Les personnages, pour commencer, ont une psychologie des plus sommaires, voire ont des comportements illogiques. Certains d'entre eux sont tellement cons qu'on a du mal à penser qu'ils puissent être vrais (ceci dit, je n'ai pas fait mon service militaire, c'est peut-être pour ça que j'ai du mal à imaginer). D'autres changent de camp tellement brutalement qu'on se surprend à feuilleter le bouquin, des fois qu'on aurait sauté des pages par inadvertance.
Et puis l'intrigue elle même est parfois difficile à suivre. L'auteur manie l'ellipse avec ce que, par politesse, on appellera une certaine désinvolture. Bref, on se demande si l'éditeur français a fait traduire l'intégrale du roman, ou bien juste quelques pages piochées au hasard.
Le style lui-même, en général correct, devient parfois à la limite du lisible, à se demander si certains passages n'ont pas été écrits (ou traduits ?) un lendemain de cuite au whisky.
Globalement, il ressort de la lecture des âmes dans la grande machine une impression d'ambition mal maîtrisée. McMullen veut trop en faire : aborder des concepts vertigineux, avec son idée de "grande machine", mais il n'arrive pas à en exploiter toutes les richesses ; aller très loin avec la prise de contrôle des satellites, mais c'est évoqué tellement rapidement qu'on n'arrive pas à y croire, la solution semble tomber toute cuite dans la bouche de Zarvora, la grande bibliothécaire ; construire un grand roman d'aventure avec de multiples personnages, mais ceux-ci sont trop rapidement bâtis et aucun n'est vraiment crédible ; faire passer un souffle épique sur la guerre qui voit s'affronter les Ghans et l'Alliance, sauf que les rebondissements sont tellement rapides qu'on n'arrive pas à s'intéresser aux nombreuses considérations stratégiques (alors qu'il y avait tant à faire, avec toutes les questions liées aux communications, à la logistique, aux trains...).
C'est donc un certain gâchis, mais un roman qui reste à lire tant il foisonne d'idées intéressantes sur tous les plans. Signalons au passage qu'il y avait un très intéressant dossier consacré à Sean McMullen dans Galaxies n°29, et qu'une très belle (quoique n'ayant pas grand chose à voir avec le présent roman) nouvelle de lui avait été publiée dans Fictions n°1, Jusqu'à la pleine lune.
J-F S.
12 novembre 2007
Délires d'Orphée, de Catherine Dufour
En cours : Robert Charles Wilson, Blind Lake.
Dire que j'avais été un peu déçu par les trois premiers romans de la série Club Van Helsing est un doux euphémisme que seule pourrait expliquer l'hypocrisie qu'on nomme "bonne éducation". Mais, heureusement, tout n'est pas si noir en ce bas monde, et les directeurs de la collection ont eu la bonne idée de confier l'une des aventures des chasseurs de monstres à Catherine Dufour.
L'histoire de Délire d'Orphée est construite sur deux mythe grecs, l'Orphée du titre, natürlich, et Morphée. Dès la couverture, d'ailleurs, on est plongé dans la Grèce ancienne : l'illustration est tellement moche qu'on peut soupçonner Homère d'en être l'auteur. Mais passons. C'est le seul défaut du bouquin...
Nous sommes à Londres, où réside Hugo Van Helsing. Le chef des vampire slayers n'est pas content. Il vient de se faire voler un objet très vieux et très puissant, la lyre avec laquelle Orphée charmait les animaux, les hommes et même les dieux. Il fait appel à un mercenaire, lointain cousin du capitaine Achab (les éditions Baleine ont du apprécier ce choix prometteur), pour récupérer l'artefact. Mais le Maître de Bedlam semble dissimuler des informations précieuses à son employé.
Le récit met en valeur le talent de Catherine à créer des ambiances à la fois glauques et nostalgiques, à placer le lecteur dans un équilibre précaire entre la poésie sombre et la sordide trivialité de la vie. Son personnage principal réussit à être vivant, touchant et complexe tout en sacrifiant à tous les clichés et poncifs qu'exige le genre "littérature populaire" de la collection.
Enfin, on appréciera le twist final, plein d'élégance et en même temps presque drôle par son petit côté geek.
Juste pour finir sur l'autrice : son excellente nouvelle Immaculée conception, publiée dans Lunatique numéro 73 a remporté le grand prix de l'imaginaire lors des dernières utopiales. Comme quoi, le jury a bon goût.
Ah, et puis tant qu'on en est à parler de Lunatique, ruez-vous donc sur le numéro 76 de cette revue pour y lire le texte d'Anne Lanièce, La controverse. Après ça, vous ne pourrez plus regarder un escargot sans ressentir un certain émoi. Authentique (c).
J-F S.
08 octobre 2007
Soit dit en passant
En cours : Ursula le Guin, les Dépossédés.
Bon, ma mère ayant pris la peine de se construire trois pseudos différents pour réclamer le retour de son blogueur préféré, je me sens obligé de reprendre mes contributions éclairées à l'enrichissement intellectuel du web 2.0 qui n'avait pas besoin de ça, le pauvre...
Alors, puisque d'aucuns auraient pu croire "Au dessus de Chiba" mort et débranché, quelques mots sur un excellent roman de SF, plutôt atypique : Passages, de Connie Willis, dont j'ai du vanter, autrefois, le très spirituel Sans parler du chien.

On peut, sans trop se tromper, émettre l'idée que Passage est beaucoup moins humoristique que ce dernier. Il raconte la vie de deux chercheurs en milieu hospitaliers, un neurologue et une psychologue, qui tentent de percer les secrets des expériences de mort imminente (EMI), les Near death experiments. Mais le roman est à mille lieu du sensationnalisme du type l'expérience interdite. Au contraire, même, puisqu'il oppose aux deux protagonistes une sorte de charlatan féru de thèses mystico-paranormales.
Si tout élément de fantastique est totalement absent du roman, on hésite aussi à le classer du côté de la SF, tant les hypothèses scientifiques ou la technologie mises en scène semblent proches de notre monde réel (pour autant que je puisse en juger, mes connaissances en neurosciences et en imagerie médicale étant plus que limitées).
Le sujet une fois dépouillé de toute théorie fumeuse, de tout sensationnalisme, que reste-t-il ? Un roman de près de 900 pages (édition de poche, la précédente étant sortie en deux volumes) qui décrit par le menu la vie quotidienne dans un grand hôpital, la mise en place d'une expérience médicale avec un protocole sérieux, un long développement passionnant sur la notion de métaphore, tant en littérature qu'au niveau du fonctionnement du cerveau, des personnages attachants (les femmes davantage que les hommes, qui sont traités de façon un peu caricaturale, mais bon, on se consolera en relisant l'intégrale du cycle de Gor), une grande discussion sur les catastrophes et leur signification dans l'histoire...
Et quelque chose qui s'apparente à l'exercice de style réalisé avec brio : des centaines de pages pendant lesquelles il ne se passe rien, ou juste la routine, où l'action semble stagner, et pourtant, Connie Willis ne lasse jamais le lecteur (j'exagère un peu : j'ai du sauter quelques pages par-ci par-là, mais sur l'ensemble du roman, ça reste anecdotique). Mieux encore, sa façon un peu lente, un peu répétitive de décrire par le menu les actes les plus anodins de ses personnages contribuent à faire entrer le lecteur dans l'univers de cet hôpital, grosse machine bureaucratique à moitié folle, d'une inertie décourageante, et cela rend le quotidien des protagonistes beaucoup plus palpable, beaucoup plus terre à terre, ce qui produit un contraste saisissant avec les enjeux au coeur du roman : comprendre la mort et tenter de la vaincre, ou tout au moins de la repousser.
J-F S.
14 juin 2007
La fille dans le verre
Lecture en cours : Robert Charles Wilson, Spin.
...donc, le dernier Jeffrey Ford paru vers chez nous. Pour un fan de Ford dans mon genre (songez donc : je pousse l'enthousiasme jusqu'à rouler dans une Focus), c'est à la fois un excellent bouquin et une certaine déception.
Déception parce que ce roman est très sage, très conventionel, par rapport aux autres écrits (courts et longs) que Ford nous a donné jusque là. Pas de physiognomie appliquée à un univers kafkaien, pas de synesthésie en mangeant des glaces, ... un roman qui relève à peine du fantastique, et encore, on est souvent pris d'un doute. Plutôt un roman historique, une enquête policière dans le Long Island de la Grande Dépression. Déjà, la couverture étonnament sobre pour du Benjamin Carré (habituellement, j'aime beaucoup ce qu'il fait, mais là, c'est plutôt le service minimum) aurait dû avertir le lecteur. Une première partie assez légère sur le monde de l'arnaque (faux spirites et vrais prestidigitateurs, voila qui m'a rappelé le Prestige de Priest), puis une plus glauque, enquête policière sur fond de meurtres d'enfant, de prohibition et de Ku Klux Klan. Le tout construit sur le principe du roman initiatique, le passage de l'enfance à l'âge adulte.
Mais un excellent bouquin quand même, parce que superbement écrit, parce que riche d'une vraie ambiance, parce que l'auteur aime chacun de ses personnages et le fait sentir, parce que l'ambiance de l'époque est rendue avec un soin délicat, mais sans jamais faire étalage d'une érudition gratuite...
Bref, si on est déçu de ne pas avoir lu un nouveau Jeffrey Ford ausis déjanté que les autres, on est ravi d'avoir lu un excellent roman qui montre que, après le très fort Portrait de Madame Charbuque, Ford est vraiment capable de faire un roman brillant sans recourir à aucun effet d'esbrouffe, simplement en racontant une histoire.
J-F S.
22 mai 2007
Charles Stross et le futur
Signalé par les sympathiques Xénobiophiles, un texte passionant (in english) sur le blog de Charles Stross, Shaping the future, ou comment un auteur de SF imagine quelques caractéristiques probables de notre avenir. A lire de toute urgence (d'autant plus qu'il n'y a rien d'intéressant à la télé ce soir...) !
J-F S.
Quelques lectures en bref
Histoire de rattraper l'abyssal retard dans la mise à jour de ce blog, un tir groupé pour que le monde entier sache ce que je pense de quelques romans lus récemment (il en a de la chance, le monde !).
Christopher Priest, le prestige. Excellent roman que cette histoire de deux prestidigitateurs du XIXe siècle qui se livrent à une concurence acharnée. Même la fin, un peu vite expédiée à mon goût, ne gâche pas l'impression générale. Et après la lecture des Extrêmes, du même Priest, auquel je n'avais pas compris grand-chose, c'est une très bonne surprise. Coïncidence dans mes lectures, je tombe pour la première fois sur le thème des faux spirites de la fin du XIXe, thème qui est aussi au centre du très bon La fille dans le verre de Jeffrey Ford, mais j'en reparlerai tantôt.
Scott Westerfeld, l'IA et son double. Magnifique, troublant, parfois imbitable, mais un roman impressionant. Les tribulations d'une I.A. parvenue au-delà du seuil qui sépare les machines des êtres vivants, à la recherche d'un mystérieux créateur d'oeuvres d'art originales dans un monde où tout peut être répliqué. Et des scènes torides sur la sexualité entre humains et robots (je comprends à présent pourquoi Yann Minh disait tant de bien de ce livre).
Kim Stanley Robinson, les quarante signes de la pluie. La déception de la série. KSR a écrit des choses brillantes (la trilogie martienne), a traité des thèmes originaux (Chroniques des années noires), mais là, je trouve qu'il s'est un peu planté. Ca part d'un bon sentiment, bien sûr : traiter la question du réchauffement climatique de façon sérieuse et réaliste, à travers la vie de membres de la NFS et de lobyistes de Washington, mais à trop vouloir faire "vrai" et expliquer le véritable fonctionnement de l'administration américaine, on y perd tout intérêt romanesque. Evidemment, partant d'un tel postulat, il était difficile de faire de la gaudriole, mais les scénaristes de West Wing arrivent bien, eux, à rendre la politique passionante... Petit agacement suplémentaire : rien ne dit, sur le bouquin des Presses de la Cité, qu'on n'a qu'un tiers de roman. Non pas le premier roman d'une trilogie, mais bien un petit bout d'un seul roman !
Sean McMullen, Les âmes dans la grande machine. Comme la vie est chère (mais ça va changer, maintenant qu'on va pouvoir gagner plus en travaillant plus), je l'ai acheté en édition poche (pour cela, il suffit de fermer les yeux pour ne pas voir l'abominable couverture), ce qui fait que je n'ai, pour l'instant, que le premier tome, Le calculeur. Malgré de nombreux défauts (personnages carricaturaux, une certaine légéreté dans le traitement de l'intrigue, quelques couleuvres un peu grosses à avaler, un style assez passable...), un univers riche et agréable, une histoire prenante et quelques idées très originales font de ce demi-roman une lecture passionante. Le roman, situé dans un univers post-apocalyptique revenu à une technologie pré-électrique, tourne autour du projet de construire un ordinateur à partir de composants humains : parallélisme massif d'esclaves dévolus chacun à une opération élémentaire... Le rêve fou d'un disciple de Turing qui aurait voulu pousser plus loin l'idée de Ohms en série de Stefan Wul ! Bon, j'avoue avoir eu une petite déception au début : je voyais venir une sorte de "meta-intelligence" dans le calculeur, un bon délire sur la complexité générant une vie artificielle, et l'auteur se contente de nous servir un petit bug (si j'osais, je dirais que, sur le coup, je l'ai eu dans le babbage). Mais à part ça, une très bonne intrigue (et, pour l'instant du moins, extrêmement peu "politically correct"). Ceux qui ont aimé Le livre de Cendre retrouveront l'utilisation d'un "ordinateur" comme conseiller tactique sur les champs de bataille...
J-F S.