Lecture en cours : Xavier Mauméjean, Liliputia

On va croire que je fais une fixation contre Unica, mais en fait, non... Je reviens juste sur ce roman, à mon avis qui ne mériterait qu'un oubli pudique, parce que la préface qui l'accompagne m'a titillé. Dans ces quelques pages d'introduction, Gérard Klein se demande si le roman qui suit ressort, ou non, de la SF (la même question est, plus ou moins posée, par Olivier Girard dans le Bifrost n° 51, sans qu'il n'y réponde vraiment...). Vaste question, source de débats enflammés et autres polémiques stériles (et encore, on ne parle ici que du problème SF ou non-SF, sans s'embringuer dans des distinguos comme SF ou fantasy ? Anticipation ou Space-opera ?...), mais question qui reste intéressante.

Tiens, d'ailleurs, à l'instant où je mets tout ça en ligne (le reste de ce post a été écrit il y a quelques semaines... oui, je suis une grosse faignasse), je vois que la même question fait débat concernant le recueil de nouvelle de Catherine Dufour, l'accroissement mathématique du plaisir, et sa critique dans le dernier Bifrost...

Le préfacier brosse tout d'abord un rapide panorama des illustres prédécesseurs qui ont longtemps été confrontés à cette épineuse question, comme Merle, Werber, Houellebecq, Volodine, jusqu'à la récente nobelisée Lessing. Plus intéressant encore, il débat des différentes "stratégies" et "tactiques" qui peuvent mener tel ou tel auteur à faire le choix du "coming-out" ou, au contraire, du silence, voire à changer d'opinion en cours de carrière.

Mais la préface s'arrête là où elle aurait pu vraiment être intéressante. Elle ne répond pas à la question initiale : Unica, est-ce de la SF, ou bien n'en est-ce pas (et dans ce deuxième cas, ce roman ne serait qu'un roman policier ripoliné d'un vernis d'anticipation à l'aide de quelques gadgets plus ou moins futuristes) ?

Bien sûr, on pourrait se contenter d'utiliser le critère tautologique proposé par Norman Spinrad : est de la SF tout ce qui est publié sous cette étiquette. Et dans ce cadre-là, on est servi avec Unica : le mot "science-fiction" apparaît deux fois sur la couverture, et encore deux fois sur la quatrième de couverture. Pour les plus obtus et les sceptiques contrariants, l'illustration elle-même est mise à contribution : un petit "(c) 2020 Cyber" nous confirme qu'on est bien dans de l'anticipation.

Mais la méthode Coué n'est pas la seule façon de définir la SF. On peut aussi jouer à un petit jeu, qui consiste à dépouiller le roman de tous ses éléments "science-fictifs" (théories scientifiques non prouvées, événements futurs -ou passé, dans le cas d'une uchronie-, technologie différente de celle du monde réel...) et voir s'il fonctionne encore, bref si la même histoire aurait pu être racontée ici et maintenant, plutôt qu'ailleurs et demain (j'ai d'ailleurs l'impression d'avoir entendu ou lu Klein lui-même énoncé un tel critère de science-fictionité, mais impossible de retrouver une citation de ce genre ; aurais-je rêvé ?).

Avec ce genre de critère, on peut aisément classer Des fleurs pour Algernon dans de la SF, alors que ce roman est maintenant publié dans des collections de littérature blanche. Sans l'invention médicale qui permet de "guérir" le débile mental au centre du roman, il n'y a plus d'histoire. Idem pour  Les particules alimentaires, évoqué par Klein dans sa préface. Sans le chapitre de fin nous expliquant la future mutation de l'humanité en des êtres asexués, le style étrangement distancié dans lequel est écrit l'ensemble du roman, et qui fait son principal intérêt, perd sa justification.

Concernant Unica, que faut-il lui enlever pour que ça ne soit plus un roman de SF ? Pas grand chose. On est dans une époque mal définie qui ressemble fortement à la notre. La technologie est peu ou prou la même que celle que nous connaissons. Deux éléments dénotent, encore sont-ils qualifiés d'expérimentaux par le narrateur : le Dreamcatcher, et la puce "à effet feed-back, implantée à la surface du cortex".

Si l'on remplace le premier par le petit carnet que nombre de patients en psychanalyse utilisent pour noter leurs rêves, ça fonctionne encore (mais la "pièce à conviction" utilisée à la fin du roman contre le narrateur ? vont me rétorquer quelques esprits chafouins et pinailleurs... Qu'on la remplace par une photo, plus ou moins retouchée, de Herb dormant avec Unica, et le tour est joué !).

Quant à la "puce empathique", elle ne sert strictement à rien dans le déroulement de l'intrigue. C'est simplement la technique qu'utilise Unica pour punir les pédophiles. N'importe quel autre châtiment corporel aurait pu être utilisé : crever les yeux, couper les glaouis ou tout autre plaisanterie de votre choix (moi, je suis végétarien, je ne sais même pas découper un poulet, alors ne comptez pas sur moi pour imaginer des trucs de ce genre).

Comme on le voit, privé de ses gadgets pseudo-futuristes, Unica continue de fonctionner. Une simple enquête policière avec un peu de psychologie (comme dans l'expression "psychologie magazine") dedans. Le mystère reste donc entier : qu'est-ce que ce roman fabrique dans une collection de science-fiction ?

J-F S.


* Signalons qu'un grand nombre des préfaces écrites par Gérard Klein sont disponibles sur le site de Quarante-Deux. À lire absolument !