11 janvier 2008

Les âmes dans la grande machine

En cours : Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant.

Je viens de terminer le second tome des âmes dans la grande machine, de l'Australien Sean McMullen, et le moins que je puisse dire est que mon impression est mitigée...
Ce roman en deux tomes (Le calculeur, suivi des Stratèges), paru d'abord chez Laffont, est ressorti au livre de poche.

L'histoire se situe au quarantième siècle, une quinzaine de siècles après un cataclysme connu sous le nom de Grand Hiver (Les âmes dans la grande machine font d'ailleurs partie d'un cycle plus vaste,Greatwinter, dont seul le premier volet est traduit en français. Quid de The Miocene Arrow et Eyes of the Calculor ?). On apprend assez rapidement que, peu après le XXe siècle, un système à base de miroirs en orbite a été conçu afin de protéger la terre du réchauffement causé par l'effet de serre. Bien entendu, le truc a foiré, plongeant la Terre entière dans le chaos.
La civilisation a progressivement repris le dessus, et lorsque l'histoire débute, ce qui fut jadis l'Australie est devenu un ensemble de petits royaumes plus ou moins en guerre disposant d'un niveau de connaissance semblable à celui des débuts de l'ère industrielle. Toute une série d'interdits religieux empêchant le développement de l'électricité ou des moteurs thermiques, la société utilise des technologies à base d'éoliennes, de signaux optiques et autres engrenages sophistiqués,sans oublier les fusils à silex. Ce sont ces interdits et ses lacunes qui font toute la richesse de l'univers : McMullen a un réel talent pour créer des objets technologiques délirants, exotiques et en même temps crédibles.
Le roman tourne autour des conséquences de la construction du Grand Calculeur : un ordinateur gigantesque dont les composants sont des esclaves munis de bouliers. Dans un grand délire du fordisme appliqué aux machines de Turing, McMullen (qui a une solide formation tant en histoire qu'en informatique) crée un appareil monstrueux, projet pharaonique d'une despote qui se révélera particulièrement éclairée puisque l'objectif de cette énorme machine de Babage revisitée par Kafka n'est rien de moins que d'empêcher le retour du Grand Hiver en prenant le contrôle des satellites qui entourent la Terre et veillent à ce que l'humanité ne replonge pas dans un nouveau cauchemar scientiste.
Ajoutons à cela un mystérieux Appel, sorte de chant des sirènes qui balaie périodiquement le pays et vient ruiner les stratégies guerrières classiques, un grand conflit entre la Bibliothécaire en chef (la despote sus-citée) et des tribus barbares, pleine de rebondissements, de trahisons, d'actes de bravoure, de course à la technologie et de lutte féroce entre cryptographes et l'on se dit qu'on a là un roman brillant, huit cent pages d'aventure, d'inventions brillantes et d'idées originales.
Mais voila : entre ces pics qui frôlent le génie, Les âmes dans la grande machine est bourré de défauts qui en rendent la lecture parfois désagréable. Les personnages, pour commencer, ont une psychologie des plus sommaires, voire ont des comportements illogiques. Certains d'entre eux sont tellement cons qu'on a du mal à penser qu'ils puissent être vrais (ceci dit, je n'ai pas fait mon service militaire, c'est peut-être pour ça que j'ai du mal à imaginer). D'autres changent de camp tellement brutalement  qu'on se surprend à feuilleter le bouquin, des fois qu'on aurait sauté des pages par inadvertance.
Et puis l'intrigue elle même est parfois difficile à suivre. L'auteur manie l'ellipse avec ce que, par politesse, on appellera une certaine désinvolture. Bref, on se demande si l'éditeur français a fait traduire l'intégrale du roman, ou bien juste quelques pages piochées au hasard.
Le style lui-même, en général correct, devient parfois à la limite du lisible, à se demander si certains passages n'ont pas été écrits (ou traduits ?) un lendemain de cuite au whisky.
Globalement, il ressort de la lecture des âmes dans la grande machine une impression d'ambition mal maîtrisée. McMullen veut trop en faire : aborder des concepts vertigineux, avec son idée de "grande machine", mais il n'arrive pas à en exploiter toutes les richesses ; aller très loin avec la prise de contrôle des satellites, mais c'est évoqué tellement rapidement qu'on n'arrive pas à y croire, la solution semble tomber toute cuite dans la bouche de Zarvora, la grande  bibliothécaire ; construire un grand roman d'aventure avec de multiples personnages, mais ceux-ci sont trop rapidement bâtis et aucun n'est vraiment crédible ; faire passer un souffle épique sur la guerre qui voit s'affronter les Ghans et l'Alliance, sauf que les rebondissements sont tellement rapides qu'on n'arrive pas à s'intéresser aux nombreuses considérations stratégiques (alors qu'il y avait tant à faire, avec toutes les questions liées aux communications, à la logistique, aux trains...).
C'est donc un certain gâchis, mais un roman qui reste à lire tant il foisonne d'idées intéressantes sur tous les plans. Signalons au passage qu'il y avait un très intéressant dossier consacré à Sean McMullen dans Galaxies n°29, et qu'une très belle (quoique n'ayant pas grand chose à voir avec le présent roman) nouvelle de lui avait été publiée dans Fictions n°1, Jusqu'à la pleine lune.



J-F S.

Posté par J_FS à 23:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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