J'avais lu, il y a un an ou deux, quelques romans du cycle de l'Ekumen d'Ursula K. Le Guin : Le monde de Rocannon, Planète d'exil et La cité des illusions. J'avais été charmé par la façon que Le Guin a de raconter des histoires : sous une apparence de douceur, de lenteur, elle met en place une histoire solide, dans laquelle les tensions apparaissent progressivement jusqu'à culminer en un "point de nouement" (ça doit bien exister, le nouement, sinon il n'y aurait pas de dénouement...). En même temps, elle décrit avec une précision et une finesse qui, chez un auteur moins talentueux, seraient assomantes de détails, des civilisations étranges, à la fois proches et différentes. En cela, et par sa façon de faire avancer l'action à travers de longs voyages qui prennent l'aspect d'une quête, on a parfois l'impression de lire de l'heroic-fantasy.

Mais j'ai envie de dire de l'heroic-fantasy intelligente, si on me permet cet oxymore. En lisant Le Guin, j'ai l'impression que je pourrais aimer l'heroic-fantasy, ces mondes et civilisations exotiques, ces héros affrontant des peuples et une nature hostile, pour peu que les romans relevant de ce genre aient un fond, des idées derrière le décor, et ne soient pas simplement une suite d'histoires éculées revétues d'un peu de clinquant.

Ajoutons à cela, chez Le Guin, la rigueur d'une écrivaine qui n'est jamais complaisante, qui ne sacrifie jamais la logique de son récit au besoin de l'esbrouffe. Tout est rigoureux, logique, cohérent dans l'étrangeté du monde décrit. En cela, Le Guin est bien une auteure de SF.

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C'est donc débordant d'optimisme que j'ai attaqué La main gauche de la nuit. Ce roman est sans doute, avec Les dépossédés, son plus célèbre ouvrage. Il lui a valu le Hugo en 1970. Dans le cadre de l'Ekumen, un humain d'une civilisation avancée prend contact avec les habitants de la planète Nivôse. Ceux-ci ont une particularité : ils sont la plupart du temps asexués, puis, pendant une courte période de rut, ils deviennent indifférement mâle ou femelle. Cet aspect m'a un peu déçu : Le Guin laisse entendre que cette absence de sexe rend leur société profondément égalitaire et explique leur ignorance de la guerre, mais cette idée n'est jamais beaucoup creusée. La critique qu'Andrevon fait de ce roman explique assez bien en quoi cela est regrettable...

Malgré ce point négatif, La main gauche de la nuit reste un excellent roman qui traite avec une grande intelligence les problèmes de "diplomatie" qui se posent à une civilisation avancée entrant en contact avec un monde moins évolué techniquement, et un roman d'aventure prenant sans jamais s'abaisser à recourir à de la violence gratuite ou à de l'action pour l'action. Enfin, et c'est sans doute l'aspect qui m'a le plus marqué en refermant ce livre, même si ce thème peut sembler naïf et déjà vu, La main gauche de la nuit est un très beau roman sur la difficile naissance d'une profonde amitié entre deux êtres a priori totallement différents.

J-F S.