15 juin 2005

La main gauche de la nuit

J'avais lu, il y a un an ou deux, quelques romans du cycle de l'Ekumen d'Ursula K. Le Guin : Le monde de Rocannon, Planète d'exil et La cité des illusions. J'avais été charmé par la façon que Le Guin a de raconter des histoires : sous une apparence de douceur, de lenteur, elle met en place une histoire solide, dans laquelle les tensions apparaissent progressivement jusqu'à culminer en un "point de nouement" (ça doit bien exister, le nouement, sinon il n'y aurait pas de dénouement...). En même temps, elle décrit avec une précision et une finesse qui, chez un auteur moins talentueux, seraient assomantes de détails, des civilisations étranges, à la fois proches et différentes. En cela, et par sa façon de faire avancer l'action à travers de longs voyages qui prennent l'aspect d'une quête, on a parfois l'impression de lire de l'heroic-fantasy.

Mais j'ai envie de dire de l'heroic-fantasy intelligente, si on me permet cet oxymore. En lisant Le Guin, j'ai l'impression que je pourrais aimer l'heroic-fantasy, ces mondes et civilisations exotiques, ces héros affrontant des peuples et une nature hostile, pour peu que les romans relevant de ce genre aient un fond, des idées derrière le décor, et ne soient pas simplement une suite d'histoires éculées revétues d'un peu de clinquant.

Ajoutons à cela, chez Le Guin, la rigueur d'une écrivaine qui n'est jamais complaisante, qui ne sacrifie jamais la logique de son récit au besoin de l'esbrouffe. Tout est rigoureux, logique, cohérent dans l'étrangeté du monde décrit. En cela, Le Guin est bien une auteure de SF.

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C'est donc débordant d'optimisme que j'ai attaqué La main gauche de la nuit. Ce roman est sans doute, avec Les dépossédés, son plus célèbre ouvrage. Il lui a valu le Hugo en 1970. Dans le cadre de l'Ekumen, un humain d'une civilisation avancée prend contact avec les habitants de la planète Nivôse. Ceux-ci ont une particularité : ils sont la plupart du temps asexués, puis, pendant une courte période de rut, ils deviennent indifférement mâle ou femelle. Cet aspect m'a un peu déçu : Le Guin laisse entendre que cette absence de sexe rend leur société profondément égalitaire et explique leur ignorance de la guerre, mais cette idée n'est jamais beaucoup creusée. La critique qu'Andrevon fait de ce roman explique assez bien en quoi cela est regrettable...

Malgré ce point négatif, La main gauche de la nuit reste un excellent roman qui traite avec une grande intelligence les problèmes de "diplomatie" qui se posent à une civilisation avancée entrant en contact avec un monde moins évolué techniquement, et un roman d'aventure prenant sans jamais s'abaisser à recourir à de la violence gratuite ou à de l'action pour l'action. Enfin, et c'est sans doute l'aspect qui m'a le plus marqué en refermant ce livre, même si ce thème peut sembler naïf et déjà vu, La main gauche de la nuit est un très beau roman sur la difficile naissance d'une profonde amitié entre deux êtres a priori totallement différents.

J-F S.

Posté par J_FS à 16:45 - - Commentaires [4] - Permalien [#]


Commentaires sur La main gauche de la nuit

  • Je n'ai jamais rien lu de Le Guin en SF. Par contre j'ai lu Ann Mc Caffrey la laborieuse (Terre de liberté et je sais plus quoi, ah oui un roman avec des dragons). J'aime pas du tout son style, ni sa manière de conter que je ressens comme des coups d'épée dans l'eau. J'avais l'impression de piètiner dans ses histoires pendant qu'elle tournait sans fin autour du pot. Bref, bien qu'elle soit connue et qu'elle n'ait pas de si mauvaises idées que ça, c'est pas une romancière terrible pour moi. Je vais peut être essayer Le Guin, il y a peu de femmes écrivaines de SF non? Byzarre ça...


    Bizz Chris

    Posté par chris, 16 juin 2005 à 07:23 | | Répondre
  • Écrivaines de SF

    J'ai, comme Chris, essayé de lire du McCaffrey. J'avais commencé "Dragon de Pern", mais j'ai vite abandonné ce pensum, ces histoires inintéressantes au possible de petits potins et animosités mesquines entre propriétaires de dragons aussi enthousiasmants que des caniches sous prozac.

    Donc, je te rassure : il n'y a rien de commun entre Ursula Le Guin et Mc Caffrey, si ce n'est leur nombre de chromosomes X.

    Plus générallement, il est vrai que les écrivaines de SF ne sont pas légions. Dans nos sociétés viriles et velues, les femmes sont doublement pénalisées dans ce domaine : la création en général, c'est plutôt une affaire d'hommes ; si en plus le sujet à quelque chose à voir avec la science, les dames sont priées de ne pas trop s'en méler

    Bon, on trouve quand même de notables exceptions, à commencer par UKLG, mais aussi, plus près de chez nous, Joëlle Wintrebert ou, moins connue mais, en ce qui me concerne, l'une de mes auteures préférées, Catherine Dufour
    (http://www.noosfere.com/heberg/dufour/).

    Posté par J-F S., 16 juin 2005 à 13:44 | | Répondre
  • Moi, j'ai découvert le vrai sens de l'anarchisme avec "Les dépossédés". Par-delà la science-fiction, elle pose de véritables questions politiques, avec beaucoup de finesse et d'objectivité. En tout cas, tu m'as donné envie de découvrir "La main gauche de la nuit". Très bonne continuation pour ton blog.

    Posté par La griotte, 18 juin 2005 à 00:26 | | Répondre
  • Les dépossédés

    Avec _la main gauche de la nuit_, _les dépossédés_ faisaient partie de ma (grosse) pile de bouquins "à lire d'urgence". Ayant terminé le premier, je ne vais pas tarder à m'attaquer au second.

    Posté par J-F S., 20 juin 2005 à 14:01 | | Répondre
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