Au dessus de Chiba

09 novembre 2010

Déménagement

Après une brève période de sommeil, que d'aucun aurait pu prendre pour un coma dépassé, ce blog redémarre... Mais sous une nouvelle forme. Comme rien ne galvanise autant la productivité qu'une saine émulation au cœur d'une équipe jeune et motivée, je me suis associé avec deux grands exégètes de la littérature moderne pour créer un nouveau blog dédié aux littératures de l'imaginaire, au cinéma, aux jeux vidéos, à la chasse au requin et autres divertissements de l'esprit.
Big Luna, Chuck Mohrice et moi-même vous donnons rendez vous sur "Lune libre au dessus de Chiba". À bientôt,

JFS.

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03 novembre 2008

Utopiales 2008 - jour 1

Lecture en cours : Laurent Genefort, La mécanique du talion

Quelques souvenirs à chaud des Utopiales, consacrées aux réseaux. Invité d'honneur : William Gibson. Yeah !

Levé bien avant l'aube, j'ai traversé la France à moitié enneigée jeudi matin, dans le Panzer climatisé de mon ami et néanmoins libraire Big Luna pour arriver à l'heure pour la conférence d'Alastair Reynolds, sympathique écossais que je soupçonne être le meilleur auteur de Space-Opera vivant. Peu avant 14 h, nous pénétrons donc dans la cité des congrès nantaise, décorée de l'affiche officielle de la manifestation, moche à faire avorter une hyène, sans doute pour rendre hommage aux récentes couvertures des bouquins de l'éditeur local, l'Atalante.

La conférence de Reynolds se déroule devant un auditoire clairsemé. L'heure matinale, le mauvais choix dans la date (pas de bol, cette année, le week-end de la Toussait ne dure que deux jours...), ou bien le manque de notoriété de cet auteur, peut-être réputé (à tort) difficile ? Mais bon, la qualité a remplacé la quantité. Reynolds est un monsieur très sympathique, qui aime parler de ce qu'il écrit, avec modestie (ainsi sa réponse à une question sur la prétendue complexité psychologique de ses personnages : d'accord, c'est un peu plus fouillé que du Aubenque ou du Hamilton*, mais il le dit lui-même, ça mériterait d'être plus travaillé). En particulier, il explique qu'il n'a pas travaillé à partir d'un plan établi décrivant l'ensemble du cycle ; il écrit un roman après l'autre, laissant l'histoire le porter.

Autre point qui m'a paru intéressant dans cette conférence : Reynolds semble réfuter l'étiquette New Space Opera, en tout cas pour ce qui concerne son oeuvre. Il pense faire du Space-Opera, et c'est tout.

Dans la foulée, Reynolds reste sur scène pour la table ronde suivante, consacrée au rôle de lanceurs d'alarmes auquel peuvent prétendre les écrivains de SF. Peu échaudé par les bides de l'année précédente, les organisateurs ont confié l'animation de ce débat à Jérôme Vincent. Je continue à trouver ce choix... surprenant. Autour du sémillant Monsieur Loyal d'Actu-SF, Catherine Dufour, Pierre Bordage et Gyger viennent tenir compagnie à Alastair Reynolds. Katioucha et Pierre Bordage, s'ils ne révèlent pas de scoop, traitent le sujet honorablement : les écrivains d'anticipation sont des Cassandre, et pourront au moins avoir la satisfaction de préciser, au soir de l'Apocalypse : "vous irez pas dire qu'on vous avait pas prévenus !". Gyger, le directeur de la Maison d'ailleurs, apporte des éléments de réponse assez pertinents, faisant en particulier remarquer que si la SF récente (disons post-1950) a échoué à faire entendre ses craintes, elle avait au contraire réussi à communiquer sa foi en la science durant la première moitié du XXe siècle.

Reynolds, de son côté, explique longuement (il faut dire qu'il en est un peu réduit à rabâcher, Jérôme Vincent s'obstinant à lui poser trois ou quatre fois la même question) que, s'il ne nie pas l'existence d'une SF lanceuse d'alerte, lui même s'en bat un peu les génitoires (il est trop poli pour dire les choses comme cela, mais ça revient un peu au même) : ce qui l'attire, lui, dans la SF, c'est la démesure, le vertige scientifique, le Sense of Wonder, et c'est pour ça qu'il en écrit. Étant résolument optimiste, il préfère se projeter dans un avenir lointain et s'amuser autour de ce que pourrait devenir l'humanité. Il aurait pu ajouter qu'il ne voyait pas, du coup, ce qu'il foutait dans cette table ronde, à moins de penser que les organisateurs voulaient absolument mettre un anglophone dans le casting et qu'il était le seul disponible... Mais bon, là encore, il semble trop poli pour ça.

Cependant, il fait deux remarques qui me paraissent des plus pertinentes. La première, c'est que ce rôle de lanceur d'alarmes, qui avait peut-être un jour appartenu à la SF, est maintenant tenu (avec plus de succès) par d'autres supports, en particulier les revues scientifiques (qui font de plus en plus de place aux questions d'éthiques et aux conséquences des nouvelles technologies dans la société). La seconde (quoiqu'à la réflexion, je ne sais plus si c'est Reynolds ou Gyger qui l'a dite), c'est que la SF est probablement le seul genre à se poser la question de son utilité politique. Une telle interrogation n'a jamais vu le jour, par exemple, dans la littérature générale (sans trop connaître le sujet, j'ai cependant l'impression qu'on pourrait infirmer cette dernière assertion en regardant du côté de la littérature française de la fin du XIXe, ou au milieu du XXe en se tournant vers des gens comme Camus, Sartre...).

J'ai quitté la salle en pensant que, peut-être, la plupart des écrivains de SF étaient persuadés qu'au fond, leurs cris d'alarme ne servaient à rien (ne touchant qu'une poignée de lecteurs, déjà convaincus), mais que c'était une idée tellement désespérante qu'il valait mieux ne pas trop l'avouer publiquement.

Je suis ensuite passé à la librairie où j'ai pu me faire dédicacer La pluie du siècle par Alastair Reynolds. Comme en début d'après-midi, une déception sur la fréquentation : je n'ai que deux personnes devant moi dans la queue. Avantage, cela me permet de discuter longtemps avec l'auteur. J'en profite pour lui parler de... ATTENTION SPOILER AHEAD! Si vous n'avez pas lu Le gouffre de l'absolution, fermez les yeux.

la mort de Clavain. Il rit, pensant que je vais, comme d'autres lecteurs, l'engueuler pour avoir tué ce personnage si attachant. Puis il me confirme que la scène fut très dure à écrire et l'a laissé complètement lessivé ensuite. Il précise même qu'il avait initialement pensé le tuer à la fin de L'arche de la rédemption, avant de lui accorder ce sursis.

FIN DU SPOILER, vous pouvez ré-ouvrir les yeux.

Je lui avoue ensuite ma petite frustration sur la fin du Gouffre. J'attendais une bonne baston finale entre Humains et Inhibiteurs, pas cette fin où le problème semble un peu trop vite évacué (je serais méchant, je dirais que c'est limite mesquin de faire une ellipse dans les trois dernières pages d'un bouquin qui en compte plus de mille) . Reynolds semble assez d'accord, et ajoute qu'il n'exclut pas d'écrire un nouveau roman dans cet univers, tout en rappelant que la fin de l'histoire est donnée, dans ses grandes lignes, dans sa longue nouvelle, Galactic North.

Je termine l'après-midi en allant à la table-ronde "25 ans après, que reste-t-il du Cyberpunk ?" avec William Gibson, Jean-Marc Ligny, Greg Bear, Richard Morgan et Norman Spinrad. Trop de choses ont été dites pendant cette discussion pour que je le résume ici (et puis vous n'aviez qu'à y être...). Juste quelques points qui m'ont titiller les neurones. Ainsi Gibson qui semble considérer que l'un des paradigmes du Cyberpunk, c'est la disparition de la middle-class (pour moi, c'était plutôt une façon de caractériser le Tiers-monde). À l'époque où il a écrit Neuromancien, il trouvait que l'archétype de la ville cyberpunk, c'était Mexico ; maintenant, ce serait plutôt Moscou, et sans doute bientôt une ville d'Afrique.

Ceux qui m'ont paru le plus pertinents sur la question ont été Greg Bear et surtout Norman Spinrad. Je retiendrai deux interventions de ce dernier : la plus importante contribution apportée par le cyberpunk (dès ses précurseurs, le Tous à Zanzibar de John Brunner étant très souvent cité), c'est sans doute l'irruption de la conscience de classe au sein de romans SF qui, jusqu'alors, en étaient dépourvus ; si l'apparition du mouvement cyberpunk a fait naître un espoir de consciences politiques s'éveillant par la lecture de la SF, cet espoir est mort avec la généralisation de la quincaillerie technologique qui servait de décor au genre : on a pu espérer voir émerger des cyber-punks dans les années 80, et au final, on n'a obtenu que des cyber-geeks.

Je finis la soirée avec mon logeur nantais (grâce soit ici rendu à son accueil chaleureux) et deux otakus qui essaient de me convaincre des délices de la vie sociale sur WoW.

J-F S.

* : Peter ou Edmond, sur ce plan-là, c'est kif-kif...

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02 novembre 2008

Janua Vera, la deuxième couche

Lecture en cours : Robert E. Howard, Solomon Kane

Je reviens sur ce recueil de nouvelle, comme promis. Tout d'abord pour répondre au commentaire du Pendu, que j'avais laissé en suspens. Oui, je suis d'accord sur la qualité du style de Jaworski. Je ne l'ai peut-être pas assez dit, mais même si je trouve que parfois il en fait un peu trop, dans l'ensemble la qualité de l'écriture justifie, à elle seule, qu'on s'intéresse à Janua Vera.

Concernant la remarque sur Mary Gentle, là aussi je suis d'accord avec mon illustre commentateur. La psychologie des personnages, chez Jaworski, est beaucoup plus fine, beaucoup plus délicate, et par là beaucoup plus crédible et intéressante, et chaque personnage est traité avec une profondeur qu'on retrouve dans peu de roman. Ma comparaison avec l'auteur du Livre de Cendres ne concernait que les combats : dans les deux cas, on a un souci du réalisme, un refus de l'esbroufe et de l'héroïsme qui fait qu'on se sent vraiment immergé dans cet univers médiéval.

Si je me plaignais tantôt de ce que les histoires, les intrigues des différentes nouvelles de JV, n'allaient pas révolutionner l'histoire de la littérature contemporaine, j'ajoutai un bémol pour deux d'entre elles. Explications.

La première, c'est Un conte de Suzelle. C'est la vie d'une femme du peuple, d'une paysanne. L'histoire d'une femme déçue. Le texte nous la fait découvrir enfant, et on la suit jusqu'au tombeau. Entre ces deux points, tout et rien à la fois. Une vie. Habilement, l'auteur nous fait miroiter, dès le départ, que cette jeune Suzelle est promise à un avenir extraordinaire, suite à sa rencontre avec un étrange farfadet. Alors on attend. On attend, mais l'ennemie ne vient pas, pas plus au village de Giraucé qu'au fort de Belonzio. Et à travers cette attente déçue, Jaworski nous montre ce qu'est une vie, une vraie : des rêves jamais réalisés, et la possibilité d'être juste quelqu'un qui tient sa place, qui aurait bien aimé en avoir une meilleure, mais qui apprend à se contenter de ce qu'elle a, ce qui est parfois plus difficile que d'être un héros Dans ce texte à la tristesse douce, Jaworski rejoint un peu le Kloetzer du Royaume blessé. Il joue avec les codes de la fantasy, où les gens sont prédestinés à accomplir de grands actes, à devenir des héros, dès lors qu'un romancier s'intéresse à eux. Eh bien ce n'est pas vrai, nous disent en coeur les deux écrivains. On peut se croire doté d'un destin fabuleux, parce que c'est de famille ou bien parce qu'on a fait (ou rêvé ?) une rencontre surnaturelle, et tout ce qu'on obtient, au final, c'est la vie, la vraie, la banale, qu'on se prend en plein dans la gueule. alors on peut se révolter contre cette "injustice", vouloir prendre de force ce qu'on estime nous être dû (version Eylilr dans le royaume blessé), ou bien se résigner, et essayer malgré tout d'être une personne bonne, et juste. Une parmi d'autre. Version Suzelle. Très belle version, attachante, subtile, délicate. Bref, le Conte est bon.

La deuxième nouvelle qui m'a marqué est celle qui ferme le recueil, Le confident. Aux antipodes de la précédente, qui semblait baignée d'une lumière douce et apaisée, quoiqu'un peu triste, ce texte-là est d'une noirceur absolue. Jaworski joue avec une extrême finesse sur la peur du noir, cette peur fascinante qui nous fait voir des monstres, des fantasmes, lorsqu'on fixe les ténèbres, les yeux écarquillés. À travers la longue confidence de ce moine qui a choisi la plus terrible des mortifications, celle d'être littéralement enterré vivant, on se retrouve enfant, au milieu de la nuit d'une chambre sans veilleuse, à scruter l'insondable, cet univers terrifiant  qui commence à vingt centimètres de soi, juste au bout de ses doigts qu'on n'arrive pas même à voir.

Le narrateur revient sur sa vie de clerc obscur et raconte son retrait progressif du monde des vivants, jusqu'à cette mort avant l'heure. Sa lente descente, à la fois terrifiée et fascinée, vers son ultime rôle au sein de son ordre, évoque les pulsions masochistes, morbides, qu'il y a derrière une certaine forme de pratique extrême de la religion. Pour ma part, elle m'a rappelé la très forte impression que m'avait fait le film d'Alain Cavalier, Thérèse, consacré à la vie et au quasi-suicide de la carmélite. On pense y retrouver aussi les liens entre la religion et la fréquentation de la mort, liens particulièrement forts durant la période des Guerres de religion (que Jaworski a mis en scène dans son premier jeu de rôles). C'est particulièrement frappant lors de la scène où le confident raconte son initiation, couché dans le noir absolu entre les cadavres des deux fondateurs de l'ordre. Un texte à lire avec beaucoup de lumière autour de soi.

J-F S.

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Au fait, c'est quoi la SF ?

Lecture en cours : Xavier Mauméjean, Liliputia

On va croire que je fais une fixation contre Unica, mais en fait, non... Je reviens juste sur ce roman, à mon avis qui ne mériterait qu'un oubli pudique, parce que la préface qui l'accompagne m'a titillé. Dans ces quelques pages d'introduction, Gérard Klein se demande si le roman qui suit ressort, ou non, de la SF (la même question est, plus ou moins posée, par Olivier Girard dans le Bifrost n° 51, sans qu'il n'y réponde vraiment...). Vaste question, source de débats enflammés et autres polémiques stériles (et encore, on ne parle ici que du problème SF ou non-SF, sans s'embringuer dans des distinguos comme SF ou fantasy ? Anticipation ou Space-opera ?...), mais question qui reste intéressante.

Tiens, d'ailleurs, à l'instant où je mets tout ça en ligne (le reste de ce post a été écrit il y a quelques semaines... oui, je suis une grosse faignasse), je vois que la même question fait débat concernant le recueil de nouvelle de Catherine Dufour, l'accroissement mathématique du plaisir, et sa critique dans le dernier Bifrost...

Le préfacier brosse tout d'abord un rapide panorama des illustres prédécesseurs qui ont longtemps été confrontés à cette épineuse question, comme Merle, Werber, Houellebecq, Volodine, jusqu'à la récente nobelisée Lessing. Plus intéressant encore, il débat des différentes "stratégies" et "tactiques" qui peuvent mener tel ou tel auteur à faire le choix du "coming-out" ou, au contraire, du silence, voire à changer d'opinion en cours de carrière.

Mais la préface s'arrête là où elle aurait pu vraiment être intéressante. Elle ne répond pas à la question initiale : Unica, est-ce de la SF, ou bien n'en est-ce pas (et dans ce deuxième cas, ce roman ne serait qu'un roman policier ripoliné d'un vernis d'anticipation à l'aide de quelques gadgets plus ou moins futuristes) ?

Bien sûr, on pourrait se contenter d'utiliser le critère tautologique proposé par Norman Spinrad : est de la SF tout ce qui est publié sous cette étiquette. Et dans ce cadre-là, on est servi avec Unica : le mot "science-fiction" apparaît deux fois sur la couverture, et encore deux fois sur la quatrième de couverture. Pour les plus obtus et les sceptiques contrariants, l'illustration elle-même est mise à contribution : un petit "(c) 2020 Cyber" nous confirme qu'on est bien dans de l'anticipation.

Mais la méthode Coué n'est pas la seule façon de définir la SF. On peut aussi jouer à un petit jeu, qui consiste à dépouiller le roman de tous ses éléments "science-fictifs" (théories scientifiques non prouvées, événements futurs -ou passé, dans le cas d'une uchronie-, technologie différente de celle du monde réel...) et voir s'il fonctionne encore, bref si la même histoire aurait pu être racontée ici et maintenant, plutôt qu'ailleurs et demain (j'ai d'ailleurs l'impression d'avoir entendu ou lu Klein lui-même énoncé un tel critère de science-fictionité, mais impossible de retrouver une citation de ce genre ; aurais-je rêvé ?).

Avec ce genre de critère, on peut aisément classer Des fleurs pour Algernon dans de la SF, alors que ce roman est maintenant publié dans des collections de littérature blanche. Sans l'invention médicale qui permet de "guérir" le débile mental au centre du roman, il n'y a plus d'histoire. Idem pour  Les particules alimentaires, évoqué par Klein dans sa préface. Sans le chapitre de fin nous expliquant la future mutation de l'humanité en des êtres asexués, le style étrangement distancié dans lequel est écrit l'ensemble du roman, et qui fait son principal intérêt, perd sa justification.

Concernant Unica, que faut-il lui enlever pour que ça ne soit plus un roman de SF ? Pas grand chose. On est dans une époque mal définie qui ressemble fortement à la notre. La technologie est peu ou prou la même que celle que nous connaissons. Deux éléments dénotent, encore sont-ils qualifiés d'expérimentaux par le narrateur : le Dreamcatcher, et la puce "à effet feed-back, implantée à la surface du cortex".

Si l'on remplace le premier par le petit carnet que nombre de patients en psychanalyse utilisent pour noter leurs rêves, ça fonctionne encore (mais la "pièce à conviction" utilisée à la fin du roman contre le narrateur ? vont me rétorquer quelques esprits chafouins et pinailleurs... Qu'on la remplace par une photo, plus ou moins retouchée, de Herb dormant avec Unica, et le tour est joué !).

Quant à la "puce empathique", elle ne sert strictement à rien dans le déroulement de l'intrigue. C'est simplement la technique qu'utilise Unica pour punir les pédophiles. N'importe quel autre châtiment corporel aurait pu être utilisé : crever les yeux, couper les glaouis ou tout autre plaisanterie de votre choix (moi, je suis végétarien, je ne sais même pas découper un poulet, alors ne comptez pas sur moi pour imaginer des trucs de ce genre).

Comme on le voit, privé de ses gadgets pseudo-futuristes, Unica continue de fonctionner. Une simple enquête policière avec un peu de psychologie (comme dans l'expression "psychologie magazine") dedans. Le mystère reste donc entier : qu'est-ce que ce roman fabrique dans une collection de science-fiction ?

J-F S.


* Signalons qu'un grand nombre des préfaces écrites par Gérard Klein sont disponibles sur le site de Quarante-Deux. À lire absolument !

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22 septembre 2008

Janua Vera - 1

Lecture en cours : Robert E. Howard, Solomon Kane

J'ai craqué... J'ai acheté un roman de fantasy. Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Bon, d'abord, j'ai choisi ce bouquin sur la foi du nom de l'auteur : Jean-Philippe Jaworski, c'est quand même le type qui a pondu le jeu de rôles Te Deum pour un massacre, ce qui n'est pas rien. Ensuite, j'ai suivi les conseils de mon libraire, alors que je devrais me méfier (ce garçon a parfois des goûts bizarres...)

Et me voila donc devant les quelques 300 pages estampillées "Moutons électriques éditeur" et emballées par une couverture d'Howard Pyle, plutôt réussie et tout à fait en accord avec le contenu.

Le contenu donc. Première découverte, ce n'est pas un roman, mais un recueil de nouvelles. Plus exactement un fix-up, puisque tous ces textes, s'ils peuvent se lire indépendamment, sont reliés entre eux par l'appartenance à un univers commun, le "vieux royaume" (mais où vont-ils chercher des noms comme ça, par les tripes d'Arioch ?), une chronologie et des événements historiques qui reviennent de loin en loin comme toile de fond, et même certains personnages principaux d'une nouvelle qui viennent faire une petite apparition de guest-star dans une autre (le chevalier d'AEdan* qui fait un court passage dans Une offrande très précieuse...).

Le monde lui-même est fort proche du notre, vers la fin du Moyen-Âge : une république vénitienne rebaptisée Ciudalia, quelques baronnies féodales, un assemblage de clans plus ou moins celtes que les royaumes voisins considèrent comme des barbares, des guildes, des scribes... Ce qui est plaisant, dans ce monde, c'est son réalisme (en particulier celui des combats : c'est brutal, sans beauté aucune, et on y meurt davantage de septicémie que d'étêtement ; pour tout dire, les scènes de violence rappellent l'excellent Livre de Cendres de Mary Gentle), et le recours des plus limités à la magie ou au bestiaire fantastique, qui, en général, encombre la fantasy et sert de Deus ex machina à des auteurs paresseux. Ici, à l'exception de l'amusant et peu mémorable Jour de guigne, tout fonctionne presque sans sortilège, monstres ou événements surnaturels, et les quelques incursions faites dans le domaine de l'irrationnel ne sont jamais assénées au lecteur. Il reste toujours libre de penser qu'elles ne sont non pas des faits réels, mais le fantasme des imaginations superstitieuses des personnages de l'histoire. Le farfadet vaguement elfique que Suzelle rencontre ? Une version médiévale du bovarysme. La vieille sorcière dotée de pouvoirs que rencontre Cecht ? Superstitions inventées par un barbare frustre terrorisé par la nuit au fond d'un bois...

Chacune des nouvelles se lit bien (avec une mention spéciale pour d'eux d'entre elles,, mais dès la première, Janua Vera, j'ai été agacé par une caractéristique qui m'a fait comprendre pourquoi, en règle générale, je n'aime pas la fantasy et j'aime la SF : tout bien fichus qu'ils sont (intrigue, univers, construction du récit, personnages attachants, rythme, etc.), ces textes ne recèlent pas d'idées. Janua Vera ? Une énième variation sur l'histoire du vizir qui, ayant croisé la Mort à Bagdad, croit la fuir en partant à Samarcande. Mauvaise donne ? Un scénario ultra-classique de jeu de rôles, du genre que je n'osais plus proposer à mes joueurs de peur de m'attirer une réponse comme : "Un assassinat sans histoire à réaliser pour notre commanditaire ? Ouais, on va le faire, mais on se doute bien que ce n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, et on sait pertinemment qu'une fois que l'attentat aura foiré, on découvrira que c'était un piège et qu'on a été sacrifiés pour de plus hautes considérations politiques." Ad lib.

Chaque nouvelle est un récit, bien mené, plaisant, mais après ? Après, rien. Pas de question, pas d'idée, pas de réflexion. Juste une bonne histoire.

Plus encore, chaque texte dévoile une petite part d'un univers dans lequel on se sent bien, parce qu'il est sans surprise, semblable à un passé fantasmé qu'on a tous dans notre tête. C'est confortable, on se sent chez soi, à la maison, il n'y a rien qui dépasse, les rues de la pseudo-Venise s'appellent "via" et non pas Strasse, les barbares sont bien hirsutes comme il le faut... La devise d'un bon univers de fantasy, ça pourrait être ça : "surtout, pas d'imprévu, que le stéréotype soit notre seule règle."

Ce n'est pas une critique envers Jaworski, il remplit avec brio le contrat passé entre un écrivain et un lecteur de fantasy. Cependant, moi, je ne suis pas un lecteur de fantasy : je n'aime pas me sentir aussi con à la dernière page d'un bouquin que je l'étais à la première.

On ne peut pas parler de Janua Vera sans mentionner le style dans lequel est écrit le livre. La langue y est soignée, soutenue, "raffinée" nous dit Laurent Kloetzer en quatrième de couverture. C'est extrêmement bien écrit, avec un vocabulaire riche, des tournures et des constructions recherchées, bref, ça chie à l'oreille, pour parler poliment. La phrase qui ouvre la nouvelle Janua Vera et, du même coup, le livre, mérite à elle seule une mention : "Le voici brutalement dressé, haletant, les yeux écarquillés sur la pénombres des appartements royaux." Un début comme ça, ça vous donne envie de continuer à lire. Le reste est à l'avenant.

Des esprits chagrins (et j'en suis) pourront reprocher à Jaworski de parfois en faire trop. Son style brillant, complexe, audacieux, riche, fait parfois penser à une pâtisserie de mariage américain, où le cuisinier s'est cru obligé de remettre une couche de chantilly par dessus le troisième étage de meringue et de pâte d'amande rose, avant de compléter par une giclée de coulis de framboise. Les citations placées en exergue de chaque nouvelles contribuent à donner cette impression de "Z'avez vu comment je fais péter la culture ?" : Perse, Hugo, Eluard, Borges (en V.O., s'il vous plaît), Rutebeuf... On voit que Môssieur lit autre chose que le catalogue de l'outilleur auvergnat. Mais bon, aussi, on est aux Moutons électriques, l'éditeur qui ne fait pas dans le simple, l'humble ou le vulgaire.

À cette réserve près, il faut quand même saluer l'excellente qualité de la langue ; elle est pour une grande part responsable du plaisir qu'on a à lire ces nouvelles.

Je voulais continuer cette critique en disant tout le bien que je pensais de deux des textes du livre, Conte de Suzelle et, surtout, l'excellent Le confident, mais ça commence à être un peu long, alors ce sera pour une autre fois...

J-F S.

* : Ha, mortecouille ! voila le genre de maniérisme qui m'agace, chez les auteurs de fantasy : trouver des noms propres imprononçables ou difficiles à écrire avec un jeu de caractères standard, comme si ça pouvait passer pour de l'imagination. Voila qui me rappelle mes premières parties de Donjons & Dragons, où les joueurs se croyaient les rois du pétrole dès qu'ils avaient pondu un nom de personnage tellement imprononçable qu'il aurait pu rapporter plus de 75 points au Scrabble...

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