07 avril 2008
Lunar Park
Lecture en cours : Mary Gentle, l'énigme du cadran solaire
"C'est parce que les explications sont ennuyeuses", a murmuré l'écrivain alors que je roulais dans un canyon.
Depuis que j'ai lu, totalement fasciné, American Psycho, je suis devenu un inconditionnel de Bret Easton Ellis. J'aime son style, alternance de longs monologues hallucinés avec des conversations anodines qui dérapent brusquement dans le surréaliste. J'aime ses descriptions de lieux et de personnages, longues énumérations de marques qui dessinent en creux des êtres vides et interchangeables. J'aime ses jeux complexes et légèrement tordus sur les rapports entre auteur, narrateur, narration et lecteur. J'aime sa façon subtile de faire glisser l'histoire hors de la normalité, par petites touches, par accumulation de détails. On commence par lire les pages people d'un magasine chic, et, sans s'en rendre compte, on se retrouve dans un univers à la David Lynch.
Mais en commençant Ellis par American Psycho, on s'expose à trouver fade le reste de sa production. Moins que zéro (son premier roman) et Zombies (nouvelles) sont impressionnants par la froideur du style qui fait écho au vide désespéré du narrateur, mais il n'y a jamais de décollage, le récit reste du début à la fin au même niveau de non-intensité. Les lois de l'attraction, seul (?) roman de Ellis à entremêler l'histoire de plusieurs personnages, donne lui aussi une certaine impression de tourner en rond. À propos de ce roman, si je déconseille l'adaptation au cinéma qu'en a fait Roger Avary (preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de la qualité littéraire des textes d'Ellis, puisque un véritable roman est inadaptable, il faut toutefois voir les dix premières minutes du film - en gros jusqu'au premier rewind - qui constituent un moment d'anthologie et le seul passage ou Avary arrive à se rapprocher du style d'Ellis).
Glamorama, certainement le plus drôle des romans de Ellis (bien que, d'une certaine manière, on puisse aussi considérer American Psycho comme un roman humoristique... Si, si, essayez !), est excellent, sorte de pendant strass et paillettes au sombre American Psycho, avec un glissement vers la parodie de thriller, mais il souffre de beaucoup de longueurs qui en rendent la lecture parfois un peu pénible.
Lunar Park est sans doute le premier roman qui semble pouvoir rivaliser avec American Psycho. Bien sûr, il ne joue pas sur le même terrain : ici, pas d'outrances dans le sexe et le gore, pas de violence décrite avec une précision froide et aseptisée. Mais Lunar Park réunit toutes les qualités de Bret Easton Ellis. C'est tout d'abord un exercice hautement périlleux de vraie-fausse autobiographie. Comme dans ses premiers textes, Ellis se met lui-même en scène, mais avec davantage de véracité ici : il commente ses oeuvres antérieures, il raconte sa vie de star rock'n roll de la littérature (le long passage du début, où il décrit la tournée de promotion de Glamorama, mérite d'être lu à voix haute dans le métro aux heures de pointes). Puis entre en scène un "écrivain" qui, parfois, prend la plume à la place du narrateur, modifie et embellit la "réalité". Non content de raconter "sa" vie, Ellis construit un dialogue entre Ellis-l'homme qui vit sa vie et Ellis-l'écrivain qui la transforme en roman. Par dessus cette mise en abyme revient l'impression d'étrangeté et d'irréalité qui prévalait déjà à la fin d'American Psycho : si tout est raconté par un narrateur psychologiquement dérangé et sous l'emprise de divers stupéfiants, qu'est-ce qui est vrai, et qu'est-ce qui relève du fantasme ou de l'hallucination ?
Lunar Park est aussi une critique de la bourgeoisie aisée américaine. Ellis s'est rangé, finies les fêtes cocaïnées de la jet-set, finie la vie speedée des héros de Wall Street, il est maintenant un père de famille qui doit élever sa progéniture avec responsabilité. L'occasion de démolir une Amérique éprise de valeurs et de sécurité, de jus de fruits vitaminés, de diet soda et de bien-être psychologique. La vie des deux enfants, constamment shootés à la Ritaline et coachés-protégés entre leurs nounous et leur école privée, est l'un des grands moments du roman, un pendant trash-dépressif de Weeds.
Et puis, par petites touches, le roman des nouveaux zombies, quadragénaires et respectables, glisse vers le fantastique, ou le thriller, ou les deux. On ne saura jamais, puisqu'on ne saura jamais que croire d'un récit fait en direct par un homme dérangé, obsédé par la figure du père (le sien, qu'il détestait et qu'il a laissé mourir seul, et celui qu'il n'arrive pas à être pour son fils, qui le déteste à son tour), et retouché par un écrivain qui se manifeste comme une "voix dans la tête" du narrateur schizophrène. Mais quoiqu'il en soit, certains passages sont de grandes réussites dans le genre fantastique, avec une fin digne de l'Exorciste.
Bref, Lunar Park est la meilleure suite possible à American Psycho.
J-F S.
05 mars 2008
Fumble!
Lecture en cours : Vernor Vinge, Un feu sur l'abîme
Je sors mon blog de sa léthargie pour relayer une triste nouvelle... Les geeks du monde entier vont avoir une bonne raison de s'habiller en noir : Gary Gygax, le père de Donjons & Dragons, vient de louper son saving throw contre la mort. :'-(
Je vais aller mettre un morceau de crêpe noir autour de mes D20.
J-F S.
11 janvier 2008
Les âmes dans la grande machine
En cours : Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant.
Je viens de terminer le second tome des âmes dans la grande machine, de l'Australien Sean McMullen, et le moins que je puisse dire est que mon impression est mitigée...
Ce roman en deux tomes (Le calculeur, suivi des Stratèges), paru d'abord chez Laffont, est ressorti au livre de poche.
L'histoire se situe au quarantième siècle, une quinzaine de siècles après un cataclysme connu sous le nom de Grand Hiver (Les âmes dans la grande machine font d'ailleurs partie d'un cycle plus vaste,Greatwinter, dont seul le premier volet est traduit en français. Quid de The Miocene Arrow et Eyes of the Calculor ?). On apprend assez rapidement que, peu après le XXe siècle, un système à base de miroirs en orbite a été conçu afin de protéger la terre du réchauffement causé par l'effet de serre. Bien entendu, le truc a foiré, plongeant la Terre entière dans le chaos.
La civilisation a progressivement repris le dessus, et lorsque l'histoire débute, ce qui fut jadis l'Australie est devenu un ensemble de petits royaumes plus ou moins en guerre disposant d'un niveau de connaissance semblable à celui des débuts de l'ère industrielle. Toute une série d'interdits religieux empêchant le développement de l'électricité ou des moteurs thermiques, la société utilise des technologies à base d'éoliennes, de signaux optiques et autres engrenages sophistiqués,sans oublier les fusils à silex. Ce sont ces interdits et ses lacunes qui font toute la richesse de l'univers : McMullen a un réel talent pour créer des objets technologiques délirants, exotiques et en même temps crédibles.
Le roman tourne autour des conséquences de la construction du Grand Calculeur : un ordinateur gigantesque dont les composants sont des esclaves munis de bouliers. Dans un grand délire du fordisme appliqué aux machines de Turing, McMullen (qui a une solide formation tant en histoire qu'en informatique) crée un appareil monstrueux, projet pharaonique d'une despote qui se révélera particulièrement éclairée puisque l'objectif de cette énorme machine de Babage revisitée par Kafka n'est rien de moins que d'empêcher le retour du Grand Hiver en prenant le contrôle des satellites qui entourent la Terre et veillent à ce que l'humanité ne replonge pas dans un nouveau cauchemar scientiste.
Ajoutons à cela un mystérieux Appel, sorte de chant des sirènes qui balaie périodiquement le pays et vient ruiner les stratégies guerrières classiques, un grand conflit entre la Bibliothécaire en chef (la despote sus-citée) et des tribus barbares, pleine de rebondissements, de trahisons, d'actes de bravoure, de course à la technologie et de lutte féroce entre cryptographes et l'on se dit qu'on a là un roman brillant, huit cent pages d'aventure, d'inventions brillantes et d'idées originales.
Mais voila : entre ces pics qui frôlent le génie, Les âmes dans la grande machine est bourré de défauts qui en rendent la lecture parfois désagréable. Les personnages, pour commencer, ont une psychologie des plus sommaires, voire ont des comportements illogiques. Certains d'entre eux sont tellement cons qu'on a du mal à penser qu'ils puissent être vrais (ceci dit, je n'ai pas fait mon service militaire, c'est peut-être pour ça que j'ai du mal à imaginer). D'autres changent de camp tellement brutalement qu'on se surprend à feuilleter le bouquin, des fois qu'on aurait sauté des pages par inadvertance.
Et puis l'intrigue elle même est parfois difficile à suivre. L'auteur manie l'ellipse avec ce que, par politesse, on appellera une certaine désinvolture. Bref, on se demande si l'éditeur français a fait traduire l'intégrale du roman, ou bien juste quelques pages piochées au hasard.
Le style lui-même, en général correct, devient parfois à la limite du lisible, à se demander si certains passages n'ont pas été écrits (ou traduits ?) un lendemain de cuite au whisky.
Globalement, il ressort de la lecture des âmes dans la grande machine une impression d'ambition mal maîtrisée. McMullen veut trop en faire : aborder des concepts vertigineux, avec son idée de "grande machine", mais il n'arrive pas à en exploiter toutes les richesses ; aller très loin avec la prise de contrôle des satellites, mais c'est évoqué tellement rapidement qu'on n'arrive pas à y croire, la solution semble tomber toute cuite dans la bouche de Zarvora, la grande bibliothécaire ; construire un grand roman d'aventure avec de multiples personnages, mais ceux-ci sont trop rapidement bâtis et aucun n'est vraiment crédible ; faire passer un souffle épique sur la guerre qui voit s'affronter les Ghans et l'Alliance, sauf que les rebondissements sont tellement rapides qu'on n'arrive pas à s'intéresser aux nombreuses considérations stratégiques (alors qu'il y avait tant à faire, avec toutes les questions liées aux communications, à la logistique, aux trains...).
C'est donc un certain gâchis, mais un roman qui reste à lire tant il foisonne d'idées intéressantes sur tous les plans. Signalons au passage qu'il y avait un très intéressant dossier consacré à Sean McMullen dans Galaxies n°29, et qu'une très belle (quoique n'ayant pas grand chose à voir avec le présent roman) nouvelle de lui avait été publiée dans Fictions n°1, Jusqu'à la pleine lune.
J-F S.
08 janvier 2008
Aujourd'hui ou demain
Lecture en cours : Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant.
Entendu ce matin sur France-Culture : une chroniqueuse évoquait la loi, présentée au parlement aujourd'hui, sur l'enfermement des délinquants sexuels. Fustigeant (à juste titre) ce qui deviendrait, de facto, une punition a priori, elle mentionnait : "Minority Report se voulait de la science-fiction. Eh bien, nous y sommes en plein !".
Sur RTL, je ne dis pas. Mais qu'il y ait encore, sur France-Culture, des gens qui n'avaient pas pensé que la SF
traitait bien de notre présent, et non d'un quelconque futur fantasmé, voila qui me chagrine un peu...
J-F S.
12 décembre 2007
Survivre
Lecture en cours : Breccia & Lovecraft, Les mythes de Cthulhu
Récemment, je suis passé dans un Nature & Découverte. Bin oui, bientôt Noël, il faut faire le plein de cadeaux idiots pour se venger des membres de la famille qui vont vous inviter à partager leur repas...
Dans les N&D, il y a un rayon librairie. Et dans ce rayon librairie, on trouve maintenant des bouquins sur la survie. Des vrais. Si, si... Bon, les auteurs ne se prennent pas tout à fait au sérieux, mais ils ont traité le sujet sérieusement. Ce qui impressionne le plus, dans ce genre de bouquin, ce n'est pas tant les méthodes de survie exposées (un mélange de bon sens pratique, de techniques de secourisme, de physique appliquée et de technologie revue par les scouts) que le choix des chapitres.
Ainsi, dans Manuel de survie, de Piven et Borgenicht (éditions Hors collection), on trouve des rubriques aussi indispensables que Comment effectuer un rapide demi tour en voiture (où l'on apprend que c'est plus facile en partant à reculons), Comment éviter d'être attaqué par un serpent, Comment échapper aux abeilles tueuses, Comment sauter du haut d'un immeuble dans un conteneur, Comment sauter dans une voiture en marche depuis une moto, Comment faire un trachéotomie, etc.
Et après, on pensera que ce sont les auteurs de SF qui ont trop d'imagination ?
Bon, évidemment, ce Manuel de survie... Je l'ai acheté.
J-F S.